Ceux qui ont vu des images du désastre provoqué par Katrina à la Nouvelle-Orléans ont probablement été frappés de constater que la très vaste majorité des réfugiés et des victimes appartenaient à la communauté noire.

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Deux remarques :

1 - Il convient de résister à la tentation d’extrapoler ce qui a été vu en Louisiane à l’ensemble des Etats-Unis. La Louisiane, tout comme les vieux Etats esclavagistes du Sud est l’un des Etats les plus pauvres du pays. Ce qui est vrai en Louisiane ne l’est pas nécessairement dans le Nebraska, dans le Maine, ou dans l’Indiana. Il demeure que l’état de pauvreté de la communauté noire, qui semble écartée en grande partie de la prospérité générale du pays, est un phénomène que l’on peut observer partout, à des degrés divers.

2 - La question raciale n’a pas disparu à la suite des combats pour les libertés civiques menés dans les années 1960. En fait, il n’a pas suffi d’assurer l’égalité de droit, face à la loi, pour que la ségrégation disparaisse, pour que la communauté noire sorte de l’état de pauvreté dans laquelle, pour une large part, elle demeure.

L’éditorial de Alain Genestar, dans le Paris Match du 8 septembre est plutôt bien vu à cet égard :

« Les communautés diverses qui peuplent l’Amérique, dont les Asiatiques et les Hispaniques, sont progressivement intégrées. Pas les Noirs, toujours marginalisés, rejetés dans leurs quartiers de villes qui ne s’appellent plus ghettos, pour ne pas heurter le langage, mais en gardent les marques et le souvenir. Surtout là, dans le Sud. Si quelques-uns réussissent, ils sont récupérés par une société blanche qui en fait les faux symboles d’une intégration d’apparence.

Les Noirs ont conquis leur liberté, puis les mêmes droits que les autres Américains, mais ils sont suspectés d’être toujours coupables de désordres, d’agressions, de meurtres, de pillages et traités en parias, en ennemis qu’il faut combattre les armes à la main. Même s’ils souffrent, s’ils meurent, comme ces jours d’épouvante en Louisiane, la première réponse n’est pas humanitaire. Mais militaire.

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L’Amérique de Bush reproduit, par réflexe, sur son propre sol, ce qu’elle entend faire partout dans le monde, en Irak, ailleurs : sécuriser de force un territoire sans respect pour les peuples. Y compris le sien, quand il est de couleur. Elle ne sait pas aimer, aider les plus pauvres, leur tendre la main. Elle parle sans cesse de la Bible et du Bien mais « évangélise » avec ses soldats qui patrouillent pour rassurer les « bons citoyens » contre les autres.

Jesse Jackson, le leader noir, a eu, sur place, cette phrase terrifiante qui exprime toutes les hontes : « Cela ressemble au fond de cale d’un bateau d’esclaves. » »

Le constat ne peut qu’être partagé.

Maintenant, qu’en penser ? Comment remédier à cette situation ? Que cette focalisation temporaire des médias serve au moins à quelque chose !

Nombre de questions doivent être résolues par la société américaine, et singulièrement, pour certaines d’entre elles, par la communauté noire elle-même : quel niveau d’intervention publique pour remodeler l’urbanisme, la répartition spatiale des populations, le système éducatif public ? Quel est le bilan de plusieurs décennies de discrimination positive ? Pourquoi les immigrants les plus récents (Hispaniques et Asiatiques) parviennent-ils mieux à s’intégrer à la société américaine que les catégories plus anciennes d’exclus (Noirs, autochtones) ? Le repli identitaire de la communauté noire (explicable historiquement) sert-il ses intérêts ? Le parti démocrate en faisant de la communauté noire une clientèle électorale considérée comme captive, rend-il service à cette même communauté ? Le parti républicain peut-il continuer à ignorer la question en se contentant de promouvoir des exemples d’intégration (Condi Rice, Colin Powell) ?

Périodiquement, le voile couvrant la réalité aux Américains se déchire, et montre une réalité assez éloignée de celle décrite par les sitcoms, par les bateleurs d’estrades, et par des médias si friands d’exemplarité aseptisée. Il y a eu les émeutes de Los Angeles en 1992. Il y a maintenant La Nouvelle-Orléans 2005. Le danger serait de tourner la tête de cette bien hideuse réalité et, une fois de plus, de passer rapidement à autre chose.

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