Zacharias Moussaoui ne sera pas condamné à mort, mais finira ses jours en prison.

Cette décision constitue un véritable soulagement.

J'ai déjà exprimé ici mon opposition de principe à la peine de mort (les 12 et 16 janvier dernier), et je n'y reviendrai pas.

Même en admettant que cette peine figure dans l'arsenal répressif d'un Etat, encore faut-il la réserver aux crimes les plus grands. Or tel n'était pas le cas en l'espèce. En effet, le rôle joué par Moussaoui dans la tragédie du 11 septembre 2001 est resté flou. S'il semble acquis qu'il appartenait à la mouvance Al Quaeda, sa participation directe aux attaques aériennes n'est nullement établie : le jour des attaques, Moussaoui était en prison dans le Minnesota pour un problème de visa périmé.

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Savait-il ce qui se tramait ? Etait-il en réserve pour une attaque suivante ? Nul ne le sait avec certitude. Toujours est-il qu'il n'a ni participé à l'élaboration des attaques sur New York et Washington, ni participé à leur exécution. Si la peine de mort devait être appliquée, on pourrait comprendre qu'elle le soit à l'égard des commanditaires, des organisateurs ou des participants au commando (qui, et pour cause, sont décédés dans les attaques). Pas à l'égard d'un pauvre illuminé dont le niveau d'implication reste imprécis mais qui, de toute évidence, n'a pas joué un rôle de premier plan. C'est une question de cohérence dans la hiérarchie des peines. Si on devait appliquer la même peine à celui qui a planifié les attaques et à celui qui en a eu vent sans y avoir participé, la peine de mort perdrait toute signification.

Par ailleurs, si j'ai bien compris les fondements de l'accusation, il était principalement reproché à Moussaoui d'avoir eu connaissance des attaques du 11 septembre mais de ne pas les avoir dénoncées aux autorités alors qu'il en avait la possibilité puisqu'il était alors en détention. Là encore, garder le silence sur un crime ne saurait être assimilé à l'exécution de ce crime. Si j'ai connaissance du projet criminel d'un individu, je peux être poursuivi pour ne pas avoir dénoncé ce projet criminel, mais uniquement pour cela. Pas pour avoir moi-même mis à exécution ou été complice du projet criminel. On peut imaginer que, si on suivait la logique de l'accusation, la peine de mort fonctionnerait à plein régime et les prisons se rempliraient à vitesse grand V.

La théorie de l'accusation n'était pas sérieuse et prêtait le flanc à la critique la plus fréquente adressée à ce procès : à défaut d'avoir pu mettre sous les verrous les véritables responsables (où est Ben Laden, d'ailleurs ?), les Américains avaient l'intention de faire payer l'ensemble de la tragédie à un sous-fifre assez illuminé pour s'accuser lui-même de crimes qu'il n'avait pas commis et pour insulter les familles des victimes. Or les jurés ont su résister à cette tentation. Ils ont su résister à un torrent d'émotions insoutenables et s'en tenir aux faits, sans céder à l'esprit de vengeance ou à des constructions intellectuelles bancales. Ce faisant, ils ont sauvé l'honneur de la justice américaine et ont administré une leçon de droits de l'homme bien plus édifiante que les expéditions punitives en Iraq.

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Oui, dans une démocratie, même un criminel a droit à un procès équitable, à une défense assurée par des avocats. Même si la colère est grande en raison des souffrances infligées à la suite des attentats, le justiciable ne perd pas tous ses droits, et il est exclu de faire payer le prix du crime à ceux qui n'en sont pas directement responsables. Je ne sais pas comment ce verdict sera pris dans les pays musulmans, et je ne me fais pas trop d'illusions à cet égard tant la désinformation et le fanatisme y sont puissants. Mais il me semble que ce verdict donne, par l'exemple, une illustration de la grandeur des droits de l'homme et de la démocratie.

Ce n'est pas parce que certains nous haïssent, veulent la fin de notre civilisation, et commettent des crimes odieux, que nous devons nous abaisser à leur niveau de sauvagerie et de barbarie. Ce serait leur donner raison et perdre définitivement la bataille. C'est une leçon à méditer dans les cercles du pouvoir américain.

Les jurés ont aussi prouvé au monde que les Américains, ou certains d'entre eux à tout le moins, étaient un peuple foncièrement démocrate et respectueux des libertés fondamentales. Ces valeurs, que l'Amérique porte depuis son origine, restent profondément enracinées dans la société américaine. La situation n'est pas parfaite, loin de là (mais l'est-elle dans le pays qui a connu le procès d'Outreau ?), mais des errements sporadiques et des différences cuturelles profondes ne doivent pas nous faire oublier qu'il y a peu de pays dans le monde où les droits de l'homme sont autant respectés qu'aux Etats-Unis.

Maintenant, Zacharias Moussaoui va être transféré dans la prison de haute sécurité de Florence (Colorado),  où il sera maintenu à l'isolement jusqu'à la fin de ses jours. L'isolement, cela signifie le confinement 23 heures sur 24 dans une cellule individuelle de 3,5 mètres sur 2, insonorisée et où tous les meubles - lit, bureau, tabouret - sont en béton et scellés au sol. Une heure est réservée à l'exercice, dans une pièce plus grande mais où le détenu reste seul. Aucune libération conditionnelle n'est possible. De quoi réfléchir à la portée de ses actes. Ou devenir fou.

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PS : Pour un compte rendu au jour le jour du procès de Moussaoui, je vous renvoie au blog tenu par Guillemette Faure, qui a couvert l'ensemble de la procédure pour Le Figaro.