Article de Henri Tincq, publié dans Le Monde du 19 décembre 2006 : "Les Américains se disent plus croyants que les Européens" :

"Une enquête de l'Institut Harris pour le Financial Times sur le sentiment religieux de la population de cinq pays européens - Grande-Bretagne, France, Italie, Espagne et Allemagne - et des Etats-Unis a été publié, lundi 18 décembre, dans le quotidien britannique. Au total, 12 500 personnes ont été interrogées entre le 30 novembre et le 15 décembre.

Des deux côtés de l'Atlantique, le fossé se creuse entre ceux qui se déclarent croyants et les "sans religion". Des six pays sondés - et ce n'est pas vraiment une surprise -, les Etats-Unis sont de loin le plus croyant : moins de 20 % des Américains se disent "agnostiques" ou "athées". Et la France est le pays le plus éloigné de la religion : un quart seulement de la population se déclare croyant, contre 60 % d'agnostiques et athées. La croyance religieuse résiste en Italie (62 %), mais s'effrite en Espagne (48 %), en Allemagne (40 %) et en Grande-Bretagne (moins de 40 %)".

La France, "terre de mission", ce n'est plus à démontrer, mais l'ampleur du recul religieux reste frappant. Et ce d'autant que parmi les 25 % de Français qui se disent croyants, une bonne part n'est pas de confession catholique, mais musulmane (entre 5 et 10 %) ou encore juive ou protestante (moins de 1 % chacune). Le pourcentage de Français croyants et catholiques doit donc tourner, grosso modo, autour de 15-20 %. Autant dire que les Catholiques constituent la premiere minorité religieuse d'une France autrefois "fille ainée de l'Eglise"...

D'un autre côté, la religiosité américaine ne surprend pas non plus, meme si, là encore, elle varie en fonction des regions. L'Indiana et le Middle West en général, ne peuvent manquer de surprendre le visiteur français qui constate l'enracinement de la foi, la multiplicité des églises, et la puissance de la pratique religieuse.

Là se trouve sans aucun doute en partie l'origine de l'incompréhension entre la France et les Etats-Unis, tant il est vrai que la plus ou moins grande religiosité modifie la conception du monde, de la société, et de la vie en général que peuvent avoir Français et Américains.

"La tradition de séparation entre l'Eglise et l'Etat que connaissent la France et les Etats-Unis rapproche ces deux pays sur la question de l'enseignement de la religion à l'école publique. 59 % des Américains et 62 % des Français ne sont pas d'accord avec une telle proposition. En revanche, les autres pays comme la Grande-Bretagne, l'Italie ou l'Allemagne - où l'enseignement de la religion existe déjà - y sont plus favorables, dans des proportions voisines des deux tiers de la population interrogée. [...]

La France laïque reste très isolée sur le port de signes religieux à l'école, comme le voile des jeunes musulmanes ou la petite croix. 77 % des Américains n'y manifestent aucune hostilité, alors que les Français sont massivement contre ou sans réponse franche (90 %). Et, en réponse à une question plus ciblée sur le voile, 59 % des Américains ne voient aucun inconvénient à ce qu'une femme musulmane le porte dans un lieu public. Ce pourcentage est à comparer avec ceux, plus modestes, des Anglais - 23 % seulement y sont favorables - et des Français (13 %), soit des pays où le voile a été sujet de polémiques (...)".

S'agissant de la laïcité : la France et les Etats-Unis sont laïques, mais cette laïcité recouvre des réalités différentes. Dans un cas, celui de la France, la laïcité est a-religieuse, quant elle n'est pas carrément anti-religieuse. La religion y est quasiment perçue comme un frein au progrès humain, voire une insulte à l'intelligence. Dans l'autre, aux Etats-Unis, la laïcité est déiste, et intègre les religions dans la vie sociale, sans en préférer une particuliere par rapport aux autres.

Enfin, dernière remarque, s'agissant de l'intégration des populations immigrées en France. Certains s'imaginent que les immigrés d'origine musulmane devraient devenir Catholiques pour devenir de bons Français, pour s'intégrer. C'est faux : il leur suffirait de devenir d'aussi mauvais Musulmans que nous sommes de mauvais Chrétiens !