28 décembre 2007
Le libéralisme est de gauche
Telle est la thèse, présentée de manière fort convaincante dans un ouvrage, "Il liberismo è di sinistra" , développée par deux italiens, Francesco Giavazzi, Professeur à l'Université Bocconi de Milan, et Alberto Alesina, professeur à Harvard.
Ils ont synthétisé leur propos dans un article paru dans la revue en ligne Telos :
"L'Europe continentale est engagée dans un débat passionné sur la poursuite de réformes favorables à l’économie de marché et à un plus grand libéralisme économique. Chacun sait ce que cela signifie : compétition, flexibilité du marché du travail, libéralisation des services, baisse des impôts, privatisations. Le débat traditionnel est le suivant : ces réformes sont des réformes de droite, elles peuvent aboutir à plus d’efficacité – et peut-être même à plus de croissance économique – mais elles ont aussi tendance à augmenter les inégalités et à se faire au détriment des plus pauvres. Donc, et ici se fait jour l’argument classique des Européens « socialement compatissants », on ne peut avancer que très prudemment dans cette direction : les gouvernements doivent procéder soigneusement et se tenir prêts à faire marche arrière à n'importe quel point. Or, une bonne partie de ce raisonnement est fondamentalement fausse.
La flexibilité du marché du travail, la déréglementation du secteur tertiaire, les réformes des retraites, une plus grande concurrence dans les subventions aux universités (qui transférerait le financement des contribuables aux utilisateurs), tout cela élimine des rentes, augmente la productivité et récompense le mérite au lieu de favoriser les inclus, offrant ainsi plus d’opportunités aux jeunes travailleurs.
Les réformes pro-marché n'impliquent pas d’échanger plus d’efficacité contre moins de justice sociale. Bien au contraire, et c’est en ce sens qu’elles sont de gauche, elles réduisent les privilèges. Tel était le message d’un livre publié en 2006 (The Future of Europe, MIT Press), et que nous approfondissons dans un livre paru récemment, Il liberismo è di sinistra (liberismo en italien ne désigne le seul libéralisme économique, et non le libéralisme politique au sens large, ndt). Ce nouvel ouvrage a été écrit à partir de l’exemple italien, mais la plupart de nos commentaires s'appliquent aussi aux autres pays européens qui ont du mal à se réformer, en particulier la France.
Notre argument est que ce sont les objectifs traditionnellement chers aux partis de gauche européens – comme la protection des plus faibles ou le refus de trop grandes inégalités et des privilèges – qui doivent les amener à adopter des politiques pro-marché. Ce qui a souvent été la norme depuis les années 1960, comme une forte réglementation, la protection des statuts, un secteur public très développé qui ne bénéficie pas aux plus pauvres mais aux plus connectés et impose de lourds prélèvements, des universités qui produisent la médiocrité au nom du principe d’égalitarisme (alors que les très riches se débrouillent d’une manière ou d’une autre pour obtenir une bonne éducation), tout cela n’est pas seulement inefficace, mais socialement injuste.
Un bon exemple peut être trouvé dans le marché du travail. En Italie, en Espagne et en France, ce marché est fractionné. Les jeunes sont embauchés avec des contrats à durée déterminée (CDD) qui n'offrent guère de protections et peu de perspectives. Quand le contrat expire, ou en France au terme du deuxième CDD, l'employeur refuse bien souvent de le renouveler, pour ne pas risquer d'avoir à convertir des embauches temporaires en emplois permanents, avec des salariés devenant d’un seul coup très difficiles à licencier. Les réformes qui élimineraient cette dualité en donnant plus de flexibilité à l’ensemble du marché, tout en conjuguant cette flexibilité avec une protection sociale appropriée, non seulement réduiraient le chômage, mais surtout bénéficieraient à ceux qui sont vraiment pauvres et aux jeunes entrant sur le marché. Voilà typiquement l’exemple d'une politique pro-marché qui favorise les plus pauvres.
On peut aussi prendre l’exemple des dépenses publiques, en s’appuyant là encore sur le cas italien. L’État italien fait peu de choses pour protéger les familles du risque de tomber en-dessous de la ligne de pauvreté. Pourquoi ? Parce que l'Italie dépense trop sur les retraites et trop peu sur les autres programmes de l’État-providence. Et qui s’oppose le plus vigoureusement à une baisse du coût des pensions qui passerait notamment par une élévation de l'âge de la retraite ? Les syndicats, soutenus par une bonne partie de la gauche ! Cette position défend non pas les autres travailleurs, notamment précaires, mais leurs propres membres, travailleurs vieillissants de secteurs fortement syndiqués et retraités de ces mêmes secteurs. Cet été, la menace d'une grève « générale » – qui auraient vu ces salariés protégés cesser le travail, mais certainement pas les jeunes avec des contrats de travail temporaires et aucune sécurité sociale – a suffi à convaincre le gouvernement de gauche d’abaisser l'âge de retraite de 60 à 58 ans. Ce qui va encore accroître le fardeau supporté par les jeunes d'aujourd'hui. Comment peut-on affirmer que ces syndicats et leurs alliés politiques de gauche représentent toujours les jeunes et les pauvres ?
S'il est établi que ces réformes n’opposent pas efficacité et justice sociale, pourquoi ont-elles tant de mal à se mettre en place dans des pays comme l’Italie et la France ? A quoi tient cette confusion de l'électeur européen « compatissant » ? La réponse de la science économique est celle-ci : les mécanismes politiques peuvent varier d’un pays à l’autre, mais le fond de l’histoire est que les « insiders » - protégés ou initiés – bloquent les réformes.
Bien entendu, ils ne peuvent justifier leur opposition aux réformes simplement parce qu’elles nuisent à leurs intérêts. Ils ont besoin de la rhétorique de la défense des plus pauvres et des plus faibles, ou en France de la « grève par procuration ».
Prenons encore un exemple, la compagnie nationale Alitalia. Voilà plus de dix ans qu’elle perd de l’argent, coûtant une fortune aux contribuables. Les pilotes sont payés autant qu'ailleurs, mais ne volent que la moitié des heures de leurs collègues des autres grandes compagnies mondiales. Les syndicats de la compagnie se battent pour continuer à recevoir des aides d’État, et après tout on peut le comprendre. Mais pourquoi la gauche au gouvernement devrait-elle s’aligner sur leurs revendications, et taxer l’ensemble des contribuables pour payer les équipages d'Alitalia ? En maintenant la compagnie en vie, elle empêche le processus de destruction créative dans le secteur de l’aviation, qui créerait plus d’emplois et non moins.
Les réformistes d’Europe doivent refuser de se laisser enfermer dans l'équation « Plus de marché égale plus d'injustice ». C'est exactement le contraire. Accepter cette équation, ou tenter de lui trouver des excuses, n’est certainement pas la bonne façon de mener la bataille des réformes. Ce n’est qu’en se ralliant à la concurrence, aux réformes et à un système fondé sur une vraie méritocratie que les parti de gauche pourront dire qu'il se battent pour les membres moins favorisés de nos sociétés européennes."
Intéressant, même si je ne suis pas certain que le seul critère de "la gauche" soit la lutte contre les privilèges...
Je ne suis d'ailleurs pas certain que la gauche française se contente d'une définition aussi sommaire.
De même, on peut tout à fait être de droite et être favorable à la lutte contre les positions acquises, le ressort de la droite, s'il est difficile à définir, ne reposant pas, lui non plus, seulement sur la volonté de préserver les positions acquises des classes dominantes, pour parler comme un marxiste. Bien d'autres questions intéragissent dans le débat public (rapport à la Nation, politique étrangère, culture, filiations historiques, conceptions institutionnelles, politiques pénale et judiciaire, ...) contribuent à façonner une identité "de droite" ou "de gauche".
Enfin, si l'analyse de Giavazzi et Alesina est fine, elle se heurte à la barrière du monde politique réel : la gauche est franchement antilibérale, et se façonne de plus en plus par rapport à cette thématique (cf. débat lors du référendum sur la Constitution européenne), tandis que la droite reste encore le camp politique où l'on peut trouver le plus grand nombre de Libéraux.
La preuve, illustrée par l'ouverture sarkozienne : les Libéraux de gauche sont maintenant...à droite !
23 décembre 2007
Le cadeau de Noël de Nicolas Sarkozy
"Dans ce monde obsédé par le confort matériel, la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient".
Ainsi s'est exprimé Nicolas Sarkozy dans le discours qu'il a prononcé le 20 décembre dernier au Vatican.
Un discours de rupture, tel qu'aucun président de la République française n'en a prononcé depuis...depuis quand déjà ? Un discours courageux, qui l'expose à la critique de la grande majorité des Français, dont l'areligiosité vire fréquemment à l'intolérance anti-religieuse, et plus spécifiquement anti-catholique.
Il est impossible de se déclarer anti-musulman (anti-islamiste, oui, mais c'est bien différent souligne-t-on immédiatement), odieux de clamer son antisémitisme, un peu grotesque d'être anti orthodoxe ou anti-protestant.
Mais anti catholique, cela se porte très bien, en France.
Essayez un peu, comme je m'y suis essayé récemment, de déclarer au cours d'un dîner que vous êtes catholique, un mauvais catholique certes, mais catholique, et que vous vous reconnaissez dans l'Eglise romaine...
Au mieux, vous passez pour un benêt, genre famille Le Quesnoy dans "La vie est un long fleuve tranquille".
Au pire, et plus fréquemment, vous êtes rétrograde, réactionnaire, et quasi fasciste : on vous tiendra pour un soutien de l'Inquisition, des régimes dictatoriaux d'Amérique du Sud, un propagateur du Sida, un coincé anti moderne, un génocidaire de cultures ; on vous opposera les prêtres pédophiles, l'attitude de Pie XII pendant la Seconde Guerre Mondiale, on vous demandera, un ricanement dans le regard si vous assez c.. pour croire en l'Immaculée Conception, dans le Paradis et l'Enfer, dans la vie éternelle, dans la transsubstantation...
Vous devrez vous justifier, riposter, vous débattre face à cette nouvelle Inquisition contemporaine, celle de ceux qui ne croient en rien, qui réprouvent toute morale sociale, et s'inventent une morale individuelle, bien à eux, qui les met à l'aise avec leur conscience.
Vous comprenez pourquoi, dans ce contexte, le discours de Nicolas Sarkozy est apparu comme une divine surprise.
Le discours de Latran
(extraits, in intégrale ici : Allocution_Latran_20122007_1_)
(...)
En me rendant ce soir à Saint-Jean de Latran, en acceptant le titre de chanoine d'honneur de cette basilique, qui fut conféré pour la première fois à Henri IV et qui s'est transmis depuis lors à presque tous les chefs d'Etat français, j'assume pleinement le passé de la France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Eglise. C'est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l Eglise. Les faits sont là. En faisant de Clovis le premier souverain chrétien, cet événement a eu des conséquences importantes sur le destin de la France et sur la christianisation de l'Europe. A de multiples reprises ensuite, tout au long de son histoire, les souverains français ont eu l'occasion de manifester la profondeur de l'attachement qui les liait à l'Eglise et aux successeurs de Pierre. Ce fut le cas – de la conquête par Pépin le Bref, des premiers Etats pontificaux ou de la création auprès du Pape de notre plus ancienne représentation diplomatique.
Au-delà de ces faits historiques, c'est surtout parce que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature, que la France entretient avec le siège apostolique une relation si particulière. Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. Et la France a apporté au rayonnement du christianisme une contribution exceptionnelle. Contribution spirituelle, contribution morale par le foisonnement de saints et de saintes de portée universelle : saint Bernard de Clairvaux, saint Louis, saint Vincent de Paul, sainte Bernadette de Lourdes, sainte Thérèse de Lisieux, saint Jean-Marie Vianney, Frédéric Ozanam, Charles de Foucauld… Contribution littéraire, contribution artistique : de Couperin à Péguy, de Claudel à Bernanos, Vierne, Poulenc, Duruflé, Mauriac ou encore Messiaen. Contribution intellectuelle, si chère à Benoît XVI, Blaise Pascal, Bossuet, Maritain, Emmanuel Mounier, Henri de Lubac, Yves Congar, René Girard… Qu'il me soit permis de mentionner également l'apport déterminant de la France à l'archéologie biblique et ecclésiale, ici à Rome, mais aussi en Terre sainte, ainsi qu'à l'exégèse biblique, avec en particulier l'Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem.
(...)
Cette profondeur de l'inscription du christianisme dans notre histoire et dans notre culture, se manifeste ici à Rome par la présence jamais interrompue de Français au sein de la Curie et aux responsabilités les plus éminentes. Je veux saluer ce soir le cardinal Etchegaray, le cardinal Poupard, le cardinal Tauran, Monseigneur Mamberti, dont l'action, je n'hésite pas à le dire, honore la France. Les racines chrétiennes de la France sont aussi visibles dans ces symboles que sont les Pieux établissements, la messe annuelle de la Sainte-Lucie et celle de la chapelle Sainte-Pétronille. Et puis il y a bien sûr cette tradition qui fait du Président de la République française le chanoine d'honneur de Saint-Jean de Latran. Saint-Jean de Latran, ce n'est pas rien, tout de même. C'est la cathédrale du Pape, c'est la " tête et la mère de toutes les églises de Rome et du monde ", c'est une église chère au cœur des Romains. Que la France soit liée à l'Eglise catholique par ce titre symbolique, c'est la trace de cette histoire commune où le christianisme a beaucoup compté pour la France et la France beaucoup compté pour le christianisme.
(...)
Tout autant que le baptême de Clovis, la laïcité est également un fait incontournable dans notre pays. Je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoquées en France chez les catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905. Je sais que l'interprétation de la loi de 1905 comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité est en partie,reconnaissons le, cher Max Gallo, une reconstruction rétrospective du passé. C'est surtout par leur sacrifice dans les tranchées de la Grande guerre, par le partage de leurs souffrances, que les prêtres et les religieux de France ont désarmé l'anticléricalisme ; et c'est leur intelligence commune qui a permis à la France et au Saint-Siège de dépasser leurs querelles et de rétablir leurs relations. Pour autant, il n'est plus contesté par personne que le régime français de la laïcité est aujourd'hui une liberté : la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de pratiquer une religion et la liberté d'en changer, de religion, la liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires, la liberté pour les parents de faire donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs convictions, la liberté de ne pas être discriminé par l'administration en fonction de sa croyance.
La France a beaucoup changé. Les citoyens français ont des convictions plus diverses qu'autrefois. Dès lors la laïcité s'affirme comme une nécessité et oserais-je le dire, une chance. Elle est devenue une condition de la paix civile. Et c'est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l'interdiction des signes ostentatoires à l'école.
Cela étant, la laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n'a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n'aurait pas dû. Comme Benoît XVI, je considère qu'une nation qui ignore l'héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d'histoire, de patrimoine, d'art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c'est perdre la signification, c'est affaiblir le ciment de l'identité nationale, c'est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. C'est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j'ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran.
(...)
Bien sûr, fonder une famille, contribuer à la recherche scientifique, enseigner, se battre pour des idées, en particulier si ce sont celles de la dignité humaine, diriger un pays, cela peut donner du sens à une vie. Ce sont ces petites et ces grandes espérances " qui, au jour le jour, nous maintiennent en chemin " pour reprendre les termes même de l'encyclique du Saint Père. Mais elles ne répondent pas pour autant aux questions fondamentales de l'être humain sur le sens de la vie et sur le mystère de la mort. Elles ne savent pas expliquer ce qui se passe avant la vie et ce qui se passe après la mort. Ces questions sont de toutes les civilisations et de toutes les époques et ces questions essentielles n'ont rien perdu de leur pertinence, et je dirais, mais bien au contraire. Les facilités matérielles de plus en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de consommation, l'accumulation de biens, soulignent chaque jour davantage l'aspiration profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent.
(...)
Ma conviction profonde, dont j'ai fait part notamment dans ce livre d'entretiens que j'ai publié sur la République, les religions et l'espérance, c'est que la frontière entre la foi et la non croyance n'est pas et ne sera jamais entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu'elle traverse en vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu'il ne s'interroge pas sur l'essentiel. Le fait spirituel, c'est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c'est la réponse des religieux à cette aspiration fondamentale qui existe depuis que l'homme a conscience de sa destinée.
Or, longtemps la République laïque a sous-estimé l'importance de l'aspiration spirituelle. Même après le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, elle s'est montrée plus méfiante que bienveillante à l'égard des cultes. Chaque fois qu'elle a fait un pas vers les religions, qu'il s'agisse de la reconnaissance des associations diocésaines, de la question scolaire, des congrégations, elle a donné le sentiment qu'elle agissait, allez, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Ce n'est qu'en 2002 qu'elle a accepté le principe d'un dialogue institutionnel régulier avec l'Eglise catholique. Qu'il me soit également permis de rappeler les critiques virulentes et injustes dont j'ai été l'objet au moment de la création du Conseil français du culte musulman. Aujourd'hui encore, la République maintient les congrégations sous une forme de tutelle, refusant de reconnaître un caractère cultuel à l'action caritative, en répugnant à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d'enseignement supérieur catholique, en n'accordant aucune valeur aux diplômes de théologie, considérant qu'elle ne doit pas s'intéresser à la formation des ministres du culte.
Je pense que cette situation est dommageable pour notre pays. Bien sûr, ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d'intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n'ont pas rendu les Français plus heureux. C'est une évidence. Et puis je veux dire également que, s'il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D'abord parce que la morale laïque risque toujours de s'épuiser quand elle n'est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite et surtout parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. Comme l'écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l Europe, " le principe qui a cours maintenant est que la capacité de l'homme soit la mesure de son action. Ce que l'on sait faire, on peut également le faire ". A terme, le danger est que le critère de l'éthique ne soit plus d'essayer de faire ce que l'on doit faire, mais de faire ce que l'on peut faire. Mais c'est une très grande question.
Dans la République laïque, l'homme politique que je suis n'a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions.
C'est pourquoi j'appelle de mes vœux l'avènement d'une laïcité positive, c'est-à-dire d'une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout. Il ne s'agit pas de modifier les grands équilibres de la loi de 1905. Les Français ne le souhaitent pas et les religions ne le demandent pas. Il s'agit en revanche de rechercher le dialogue avec les grandes religions de France et d'avoir pour principe de faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à le leur compliquer. Messieurs les cardinaux, Mesdames et Messieurs, au terme de mon propos, et à quelques jours de cette fête de Noël qui est toujours un moment où l'on se recentre sur ce qui est le plus cher dans sa vie, je souhaiterais me tourner vers ceux d'entre vous qui sont engagés dans les congrégations, auprès de la Curie, dans le sacerdoce, l'épiscopat ou qui suivent actuellement leur formation de séminariste. Je voudrais vous dire très simplement les sentiments que m'inspirent vos choix de vie.
Je mesure les sacrifices que représente une vie toute entière consacrée au service de Dieu et des autres. Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement, la solitude, le doute. Je sais aussi que la qualité de votre formation, le soutien de vos communautés, la fidélité aux sacrements, la lecture de la Bible et la prière, vous permettent de surmonter ces épreuves. Sachez que nous avons au moins une chose en commun : c'est la vocation. On n'est pas prêtre à moitié, on l'est dans toutes les dimensions de sa vie. Croyez bien qu'on n'est pas non plus Président de la République à moitié. Je comprends que vous vous soyez sentis appelés par une force irrépressible qui venait de l'intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me demander si j'allais faire ce que j'ai fait, je l'ai fait. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même je sais ceux que j'ai faits pour réaliser la mienne. Ce que je veux vous dire ce soir, en tant que Président de la République, c'est l'importance que j'attache à ce que vous faites et permettez moi de le dire à ce que vous êtes. Votre contribution à l'action caritative, à la défense des droits de l'homme et de la dignité humaine, au dialogue inter-religieux, à la formation des intelligences et des cœurs, à la réflexion éthique et philosophique, est majeure. Elle est enracinée dans la profondeur de la société française, dans une diversité souvent insoupçonnée, tout comme elle se déploie à travers le monde. Je veux saluer notamment nos congrégations, les Pères du Saint-Esprit, les Pères Blancs et les Sœurs Blanches, les fils et filles de la charité, les franciscains missionnaires, les jésuites, les dominicains, la Communauté de Sant'Egidio qui a une branche en France, toutes ces communautés, qui, dans le monde entier, soutiennent, soignent, forment, accompagnent, consolent leur prochain dans la détresse morale et matérielle.
En donnant en France et dans le monde le témoignage d'une vie donnée aux autres et comblée par l'expérience de Dieu, vous créez de l'espérance et vous faites grandir des sentiments nobles. C'est une chance pour notre pays, et le Président que je suis le considère avec beaucoup d'attention. Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance.
(...)
Mais ce que j'ai le plus à cœur de vous dire, c'est que dans ce monde paradoxal, obsédé par le confort matériel tout en étant de plus en plus en quête de sens et d'identité, la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient. La campagne électorale de 2007 a montré que les Français avaient envie de politique pour peu qu'on leur propose des idées, des projets, des ambitions. Ma conviction c'est qu'ils sont aussi en attente de spiritualité, de valeurs et d'espérance. Henri de Lubac, ce grand ami de Benoît XVI, écrivait " La vie attire, comme la joie ". C'est pourquoi la France a besoin de catholiques heureux qui témoignent de leur espérance.
Depuis toujours, la France rayonne à travers le monde par la générosité et par l'intelligence. C'est pourquoi elle a besoin de catholiques pleinement chrétiens, et de chrétiens pleinement actifs. La France a besoin de croire à nouveau qu'elle n'a pas à subir l'avenir, parce qu'elle a à le construire. C'est pourquoi elle a besoin du témoignage de ceux qui, portés par une espérance qui les dépasse, se remettent en route chaque matin pour construire un monde plus juste et plus généreux.
J'ai offert ce matin au Saint Père deux éditions originales de Bernanos. Je veux conclure avec lui : " L'avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l'avenir, on le fait. L'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches. L'espérance est une vertu, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté ". Comme je comprends l'attachement du Pape à ce grand écrivain qu'est Bernanos.
Partout où vous agirez, dans les banlieues, dans les institutions, auprès des jeunes, dans le dialogue inter-religieux, dans les universités, je vous soutiendrai. La France a besoin de votre générosité, de votre courage, de votre espérance.
Je vous remercie."
18 décembre 2007
Le vieux bolchévisme à la française
Sous ce titre un brin provocateur, une internaute réagissait le 13 décembre dernier sur le site internet de Libération à l'article suivant ,(en version word ici : Paris_8) consacré aux errements que connaît actuellement l'Université Paris 8.
"Je suis etudiante lituanienne a Paris. A un moment je me suis renseignee pour etudier a Paris 8. En entrant dans la fac, un activiste de jette sur moi pour m'emmener a une conference sur le marxisme qui aura lieu...dans les locaux de la fac.
Avec degout je lui rend son papier en lui expliquant que je suis nee au paradis communiste ou 3 de mes 4 grands-parents furent extermine par Staline.
Il m'insulte en me traitant presque de fasciste.
Et puis cette fac tout d'un coup me donne la nausee; je tourne les talons et je m'en vais.
Le seul pays au monde ou l'on trouve encore des avenues Lenine et ce genre d'idee, ca ne peut etre que la France".
Ca fait mal...
14 décembre 2007
Chuck Norris Approuve Mike Huckabee
On ne peut voir cela qu'aux Etats-Unis, je crois...
Chuck Norris Approuve Mike Huckabee
Vidéo envoyée par yom_
11 décembre 2007
Petite fable économique
Imaginons que tous les jours, 10 amis se retrouvent pour boire une bière de marque et que l'addition totale se monte à 100 euros. (Normalement, cela ferait 10 euros par personne).
Mais nos dix amis décidèrent de payer cette facture selon une répartition qui s'inspire du calcul de l'impôt sur le revenu, ce qui donna à peu près ceci :
· Les 4 premiers (les moins riches, c'est-à-dire les plus pauvres), ne payeraient rien.
· Le cinquième payerait 1 euros
· Le sixième payerait 3 euros
· Le septième payerait 7 euros
· Le huitième payerait 12 euros
· Le neuvième payerait 18 euros
· Le dernier (le plus riche ?!) devrait payer 59 euros.
Les dix hommes se retrouvèrent chaque jour pour boire leur bière et semblaient assez contents de leur arrangement. Jusqu'au jour ou le tenancier les plaça devant un dilemme :
« Comme vous êtes de bons clients, dit-il, j'ai décidé de vous faire une remise de 20 euros sur la facture totale. Vous ne payerez donc désormais vos 10 bières que 80 euros. »
Le groupe décida de continuer à payer la nouvelle somme de la même façon qu'ils auraient payé leurs taxes. Les quatre premiers continuèrent à boire gratuitement. Mais comment les six autres, (les clients payants), allaient-ils diviser les 20 euros de remise de façon équitable ?
Ils réalisèrent que 20 euros divisé par 6 faisaient 3.33 euros.
Mais s'ils soustrayaient cette somme de leur partage alors le 5ème et 6ème homme devraient être payés pour boire leur bière, ce qui était absurde.
Le tenancier du bar suggéra qu'il serait plus équitable de réduire l'addition de chacun d'un pourcentage du même ordre, il fit donc les calculs.
Ce qui donna à peu près ceci :
· Le 5ème homme, comme les quatre premiers ne paya plus rien. (un pauvre de plus !)
· Le 6ème paya 2 euros au lieu de 3 (33% de réduction)
· Le 7ème paya 5 euros au lieu de 7 (28% de réduction)
· Le 8ème paya 9 euros au lieu de 12 (25% de réduction)
· Le 9ème paya 14 euros au lieu de 18 (22% de réduction)
· Le 10ème paya 50 euros au lieu de 59 euros (16% de réduction)
Chacun des six « payants » paya moins qu'avant et les 4 premiers continuèrent à boire gratuitement.
Mais une fois hors du bar, chacun compara son économie :
« J'ai seulement eu 1 euros sur les 20 euros de remise », dit le 6ème, il désigna le 10ème « lui, il a eu 9 euros ».
« Ouais ! dit le 5ème, j'ai seulement eu 1 euro d'économie »
« C'est vrai ! » s'exclama le 7ème, « pourquoi aurait-il 9 euros alors que je n'en ai eu que 2 ? Le plus riche a eu le plus gros de la réduction »
« Attendez une minute » cria le 1er homme à l'unisson, « nous quatre n'avons rien eu du tout nous. Le système exploite les pauvres ».
Les 9 hommes cernèrent le 10ème et l'insultèrent.
La nuit suivante le 10ème homme (le plus riche, ou le moins pauvre!) ne vint pas. Les neuf autres s'assirent et burent leur bière sans lui. Mais quand vint le moment de payer leur note ils découvrirent quelque chose d'important : ils n'avaient pas assez d'argent pour payer ne serait-ce que la moitié de l'addition.
Et cela, mes chers amis, est le strict reflet de notre système d'imposition. Les gens qui payent le plus de taxes tirent le plus de bénéfice d'une réduction de taxe.
Taxez les plus fort, accusez-les d'être riches et ils risquent de ne plus se montrer désormais. En fait ils pourraient commencer à aller boire à l'étranger où l'atmosphère est..., comment dire,... plus amicale !
Pour ceux qui ont compris, aucune explication n'est nécessaire.
Pour ceux qui n'ont pas compris, aucune explication n'est possible.
10 décembre 2007
"Besoin d'air", du Medef, sous la direction de Laurence Parisot
Ce petit livre publié avant les élections présidentielle et législatives avait pour ambition de rappeler aux candidats les positions du patronat français sous une forme simple et didactique.
Nul doute que là se trouve le projet à appliquer dans les années à venir. Bien davantage que les programmes des partis politiques, soumis à des contingences électorales prégnantes et à la nécessitéé de rassembler le plus grand nombre, la ligne des entreprises de France est la voie à suivre, loin de la démagogie trop souvent en cours dans le discours politique.
Pour ceux qui sont déjà acquis au libéralisme et au réalisme économique, cet ouvrage n'apprendra pas beaucoup. Il y a même là pas mal d'enfonçage de portes ouvertes !
Mais force est de constater que ce discours n'est pas encore dominant, même si la droite est, paraît-il, au pouvoir depuis plus de cinq ans.
Nicolas Sarkozy est certainement plus sensible aux intérêts des entreprises qu'aucun de ses prédécesseurs.
Il demeure, et c'est là l'une des critiques que l'on pourrait lui adresser, les mesures économiques adoptées jusqu'à présent visent davantage à accroître le pouvoir d'achat qu'à faciliter la vie des entreprises. Le paquet fiscal de l'été comprenait bien peu de choses en matière de fiscalité des entreprises, tout comme le projet de loi de finances 2008.
De bonnes orientations sont prises, mais il faudrait aller plus fort, plus loin. Faire de l'entreprise France l'une des économies les plus compétitives d'Europe reste encore pour l'instant un rêve hors de portée.
"Besoin d'air" rappelle opportunément qu'en 2004, les entreprises françaises ont versé 283 milliards d'euros en contributions publiques de toutes sortes, alors que dans le même temps les entreprises allemandes acquittaient 206 milliards d'euros, avec une population 30 % supérieure. Et ne parlons même pas du Royaume-Uni et de ses 120 milliards d'euros...
Souvent, lorsque l'on aborde la question de la désinflation fiscale, les belles âmes nous opposent que la France n'a pas les moyens de lutter contre les systèmes économico-sociaux de puissances émergentes comme la Chine. Certes. Mais la question ne se situe pas (plus) là : la question est de savoir si les entreprises françaises pourront encore longtemps continuer à se mesurer à celles de nos concurrents européens directs.
Je veux bien croire au génie français, mais je ne vois pas comment les entreprises françaises pourraient continuer à faire illusion en se presentant sur la scène mondiale avec de tels handicaps.
Ce sont au bas mot 80 milliards d'euros (plus de 500 milliards de francs !) qu'il faudrait restituer aux entreprises françaises pour les mettre en mesure de concourir dans des conditions comparables à celles de nos plus proches voisins.
Compte tenu des faibles marges de manoeuvre disponibles sur le plan budgétaire (le déficit budgétaire et la dette publique doivent aussi impérativement être réduits), le gouvernement doit donc se garder de réduire des impôts qui n'ont qu'un faible impact sur l'attractivité du territoire national pour les entreprises : la déductibilité des intérêts d'emprunts immobiliers et la réduction des droits de succession auraient à cet égard bien pu être évités. Le principe est bon, mais, à tout prendre, la suppression de la taxe professionnelle aurait été mieux venue.
Rappelons-le, même si cela apparaît évident : sans entreprises, pas de croissance, pas d'emploi, pas de création de richesse, pas de solidarité nationale, pas de système de protection sociale, pas de politique culturelle, pas de défense, pas de sécurité.
La défense et la promotion des entreprises ne constitue pas l'un des éléments à prendre en considération parmi d'autres, mais constitue LA priorité, celle qui rend tout le reste possible.
On ne le dira jamais assez.
Besoin d'air, du Medef, sous la direction de Laurence Parisot, Editions du Seuil, 150 p.
06 décembre 2007
La lettre d'Ingrid Betancourt, citoyenne de France
Vous en avez peut-être déjà connaissance, mais cette lettre mérite d'être lue. Il y passe une émotion réelle, qui m'a fait penser à certaines lettres de Vaclav Havel quand il était en détention. J'ai souligné certains passages forts. Il faut avoir un sacré cran pour écrire une telle lettre au milieu de la jungle, sous la garde de guérilleros communistes cyniques.
"C'est un moment très dur pour moi. Ils demandent des preuves de vie brusquement et je t'écris mon âme tendue sur ce papier. Je vais mal physiquement. Je ne me suis pas réalimentée, j'ai l'appétit bloqué, les cheveux me tombent en grande quantité. Je n'ai envie de rien. Je crois que c'est la seule chose de bien, je n'ai envie de rien, car ici, dans cette jungle, l'unique réponse à tout est "non". Il vaut mieux, donc, n'avoir envie de rien pour demeurer au moins libre de désirs. Cela fait trois ans que je demande un dictionnaire encyclopédique pour lire quelque chose, apprendre quelque chose, maintenir vive la curiosité intellectuelle. Je continue à espérer qu'au moins par compassion ils m'en procureront un, mais il vaut mieux ne pas y penser. Chaque chose est un miracle, même t'entendre chaque matin, car la radio que j'ai est très vieille et abîmée.
Je veux te demander, Mamita Linda, que tu dises aux enfants qu'ils m'envoient trois messages hebdomadaires (...). Rien de transcendant, si ce n'est ce qui leur viendra à l'esprit et ce qu'ils auront envie d'écrire (...). Je n'ai besoin de rien de plus, mais j'ai besoin d'être en contact avec eux. C'est l'unique information vitale, transcendante, indispensable, le reste ne m'importe plus (...).
Comme je te disais, la vie ici n'est pas la vie, c'est un gaspillage lugubre de temps. Je vis ou survis dans un hamac tendu entre deux piquets, recouvert d'une moustiquaire et avec une tente au-dessus, qui fait office de toit et me permet de penser que j'ai une maison. J'ai une tablette où je mets mes affaires, c'est-à-dire mon sac à dos avec mes vêtements et la Bible qui est mon unique luxe. Tout est prêt pour que je parte en courant. Ici rien n'est à soi, rien ne dure, l'incertitude et la précarité sont l'unique constante. A chaque instant, ils peuvent donner l'ordre de tout ranger (pour partir) et chacun doit dormir dans n'importe quel renfoncement, étendu n'importe où, comme n'importe quel animal (...).
Mes mains suent et j'ai l'esprit embrumé, je finis par faire les choses deux fois plus doucement qu'à la normale. Les marches sont un calvaire car mon équipement est très lourd et je ne le supporte pas. Mais tout est stressant, je perds mes affaires ou ils me les prennent, comme le jean que Mélanie m'avait offert pour Noël, que je portais quand ils m'ont pris. L'unique chose que j'ai pu garder est la veste, cela a été une bénédiction, car les nuits sont glaciales, et je n'ai eu rien de plus pour me couvrir.
Avant, je profitais de chaque bain dans le fleuve. Comme je suis la seule femme du groupe, je dois y aller presque totalement vêtue : short, chemise, bottes. Avant j'aimais nager dans le fleuve, mais maintenant je n'ai même plus le souffle pour. Je suis faible, je ressemble à un chat face à l'eau. Moi qui aimais tant l'eau, je ne me reconnais pas. (...) Mais depuis qu'ils ont séparé les groupes, je n'ai pas eu l'intérêt ni l'énergie de faire quoi que ce soit. Je fais un peu d'étirements car le stress me bloque le cou et cela me fait très mal.
Avec les exercices d'étirement, je parviens à détendre un peu mon cou. (...) Je fais en sorte de rester silencieuse, je parle le moins possible pour éviter les problèmes. La présence d'une femme au milieu de tant de prisonniers masculins qui sont dans cette situation depuis huit à dix ans est un problème (...). Lors des inspections, ils nous privent de ce que nous chérissons le plus. Une lettre de toi qui m'était arrivée m'a été prise après la dernière preuve de survie, en 2003. Les dessins d'Anastasia et Stanislas (neveux d'Ingrid), les photos de Mélanie et Lorenzo, le scapulaire de mon papa, un programme de gouvernement en 190 points, ils m'ont tout pris. Chaque jour, il me reste moins de moi-même. Certains détails t'ont été racontés par Pinchao. Tout est dur.
Il est important que je dédie ces lignes à ces êtres qui sont mon oxygène, ma vie. A ceux qui me maintiennent la tête hors de l'eau, qui ne me laissent pas couler dans l'oubli, le néant et le désespoir. Ce sont toi, mes enfants, Astrid et mes petits garçons, Fab (Fabrice Delloye, son ex-mari et le père de ses enfants), Tata Nancy et Juanqui (Juan Carlos, son mari).
Chaque jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge (...). Ici, tout a deux visages, la joie vient puis la douleur. La joie est triste. L'amour apaise et ouvre de nouvelles blessures... C'est vivre et mourir à nouveau.
Pendant des années, je n'ai pas pu penser aux enfants, et la douleur de la mort de mon papa accaparait toute ma capacité de résistance. Je pleurais en pensant à eux, je me sentais asphyxiée, sans pouvoir respirer. En moi, je me disais : "Fab est là, il veille à tout, il ne faut pas y penser ni même penser." Je suis presque devenue folle avec la mort de mon papa. Je n'ai jamais su comment cela s'est passé, qui était là, s'il m'a laissé un message, une lettre, une bénédiction. Mais ce qui a soulagé mon tourment a été de penser qu'il est parti confiant en Dieu et que là-bas je le retrouverai pour le prendre dans mes bras. Je suis certaine de cela. Te sentir a été ma force. Je n'ai pas vu de messages jusqu'à ce qu'il me mette dans le groupe de (l'otage) Lucho, Luis Eladio Pérez, le 22 août 2003. Nous avons été de très bons amis, nous avons été séparés en août. Mais durant ce temps il a été mon soutien, mon écuyer, mon frère (...).
J'ai en mémoire l'âge de chacun de mes enfants. A chaque anniversaire, je leur chante le Happy Birthday. Je demande à ce qu'ils me laissent faire un gâteau. Mais depuis trois ans, à chaque fois que je le demande, la réponse est non. Ça m'est égal s'ils amènent un biscuit ou une soupe de riz et de haricot, ce qui est habituel, je me figure que c'est un gâteau et je leur célèbre dans mon coeur leur anniversaire.
A ma Melelinga (Mélanie), mon soleil de printemps, ma princesse de la constellation du Cygne, à elle que j'aime tant, je veux te dire que je suis la maman la plus fière de cette terre (...). Et si je devais mourir aujourd'hui, je partirais satisfaite de la vie, en remerciant Dieu pour mes enfants. Je suis heureuse pour ton master à New York. C'est exactement ce que je t'aurais conseillé. Mais attention, il est très important que tu fasses ton DOCTORAT. Dans le monde actuel, même pour respirer, il faut des lettres de soutien (...). Je ne vais pas même me fatiguer à insister auprès de Loli (Lorenzo) et Méla qu'ils n'abandonnent pas avant d'avoir leur doctorat. J'aimerais que Méla me le promette.
(...) Mélanie, je t'ai toujours dit que tu étais la meilleure, bien meilleure que moi, une sorte de meilleure version de ce que j'aurais voulu être. C'est pourquoi, avec l'expérience que j'ai accumulée dans ma vie et dans la perspective que donne le monde vu à distance, je te demande, mon amour, que tu te prépares à arriver au sommet.
A mon Lorenzo, mon Loli Pop, mon ange de lumière, mon roi des eaux bleues, mon chef musicien qui me chante et m'enchante, au maître de mon coeur, je veux dire que depuis qu'il est né jusqu'à aujourd'hui, il a été ma source de joies. Tout ce qui vient de lui est du baume pour mon coeur, tout me réconforte, tout m'apaise, tout me donne plaisir et placidité (...). J'ai enfin pu entendre sa voix, plusieurs fois cette année. J'en ai tremblé d'émotion. C'est mon Loli, la voix de mon enfant, mais il y a déjà un autre homme sur cette voix d'enfant. Un enrouement d'homme-homme, comme celle de mon papa (...). L'autre jour, j'ai découpé une photo dans un journal arrivé par hasard. C'est une publicité pour un parfum de Carolina Herrera, "212 Sexy men". On y voit un jeune homme et je me suis dit : mon Lorenzo doit être comme ça. Et je l'ai gardée.
La vie est devant eux, qu'ils cherchent à arriver le plus haut. Etudier est grandir : non seulement par ce qu'on apprend intellectuellement, mais aussi par l'expérience humaine, les proches qui alimentent émotionnellement pour avoir chaque jour un plus grand contrôle sur soi, et spirituellement pour modeler un plus grand caractère au service d'autrui, où l'ego se réduit à sa plus minime expression et où on grandit en humilité et force morale. L'un va avec l'autre. C'est cela vivre (...).
A mon Sébastien (fils du premier mariage de Fabrice Delloye), mon petit prince des voyages astraux et ancestraux. J'ai tant à te dire ! Premièrement, que je ne veux pas partir de ce monde sans qu'il n'ait la connaissance, la certitude et la confirmation que ce ne sont pas deux, mais trois enfants d'âme que j'ai (...). Mais avec lui, je devrais dénouer des années de silence qui me pèsent trop depuis la prise d'otage. J'ai décidé que ma couleur favorite était le bleu de ses yeux (...). Si je venais à ne pas sortir d'ici, je te l'écris pour que tu le gardes dans ton âme, mon Babon adoré, et pour que tu comprennes ce que j'ai compris quand ton frère et ta soeur sont nés : je t'ai toujours aimé comme le fils que tu es et que Dieu m'a donné. Le reste n'est que des formalités.
(...) Je sais que Fab a beaucoup souffert à cause de moi. Mais que sa souffrance soit soulagée en sachant qu'il a été la source de paix pour moi. (...) Dis à Fab que sur lui je m'appuie, sur ses épaules je pleure, qu'il est mon soutien pour continuer à sourire de tristesse, que son amour me rend forte. Parce qu'il fait face aux nécessités de mes enfants, je peux cesser de respirer sans que la vie ne me fasse tant mal. (...)
A mon Astrica, tant de choses que je ne sais par où commencer. Tout d'abord, lui dire que "sa feuille de vie" m'a sauvée pendant la première année de prise d'otage, pendant l'année de deuil de mon papa (...). J'ai besoin de parler avec elle de tous ces moments, de la prendre dans mes bras et de pleurer jusqu'à ce que se tarisse le puits de larmes que j'ai dans mon coeur. Dans tout ce que je fais dans la journée, elle est en référence. Je pense toujours : "Ça, je le faisais avec Astrid quand nous étions enfants" ou : "Ça, Astrid le faisait mieux que moi". (...) Je l'ai entendu plusieurs fois à la radio. Je ressens beaucoup d'admiration pour son expression impeccable, pour la qualité de sa réflexion, pour la domination de ses émotions, pour l'élégance de ses sentiments. Je l'entends et je pense : "Je veux être comme ça" (...). Je m'imagine comment vont Anastasia et Stanis. Combien cela m'a fait mal qu'ils me prennent leurs dessins. Le poème d'Anastasia disait : "Par un tour du sort, par un tour de magie ou par un tour de Dieu, en trois années ou trois jours, tu seras de retour parmi nous." Le dessin de Stanis était un sauvetage en hélicoptère, moi endormie et lui en sauveur.
Mamita, il y a tant de personnes que je veux remercier de se souvenir de nous, de ne pas nous avoir abandonnés. Pendant longtemps, nous avons été comme les lépreux qui enlaidissaient le bal. Nous, les séquestrés, ne sommes pas un thème "politiquement correct", cela sonne mieux de dire qu'il faut être fort face à la guérilla même s'il faut sacrifier des vies humaines. Face à cela, le silence. Seul le temps peut ouvrir les consciences et élever les esprits. Je pense à la grandeur des Etats-Unis, par exemple. Cette grandeur n'est pas le fruit de la richesse en terres, matières premières, etc., mais plutôt le fruit de la grandeur d'âme des leaders qui ont modelé la Nation. Quand Lincoln a défendu le droit à la vie et à la liberté des esclaves noirs en Amérique, il a aussi affronté beaucoup de Floridas et Praderas (municipalités demandées par les FARC pour la zone démilitarisée). Beaucoup d'intérêts économiques et politiques qui considéraient être supérieurs à la vie et à la liberté d'une poignée de Noirs. Mais Lincoln a gagné, et il reste imprimé sur le collectif de cette nation la priorité de la vie de l'être humain sur quelque autre type d'intérêt.
En Colombie, nous devons encore penser à notre origine, à qui nous sommes et où nous voulons aller. Moi, j'aspire à ce qu'un jour nous ayons la soif de grandeur qui fait surgir les peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand nous serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des nôtres, c'est-à-dire quand nous serons moins individualistes et plus solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus compatissants. Alors, ce jour-là, nous serons la grande nation que nous voulons tous être. Cette grandeur est là endormie dans les coeurs. Mais les coeurs se sont endurcis et pèsent tant qu'ils ne nous permettent pas des sentiments élevés.
Mais il y a beaucoup de personnes que je voudrais remercier car elles ont contribué à réveiller les esprits et à faire grandir la Colombie. Je ne peux pas tous les mentionner (elle cite alors l'ex-président Lopez et "en général tous les ex-présidents libéraux", Hernan Echavarria, les familles des députés du Valle, Mgr Castro et le Père Echeverri).
Mamita, hélas, ils viennent demander les lettres. Je ne vais pas pouvoir écrire tout ce que je veux. A Piedad et à Chavez, toute, toute mon affection et mon admiration. Nos vies sont là, dans leur coeur, que je sais grand et valeureux. (Elle dédie alors un paragraphe de remerciements à Chavez, Alvaro Leyva, Lucho Garzon, l'ancien maire de Bogota, et Gustavo Petro, puis mentionne des journalistes).
Mon coeur appartient aussi à la France (...). Quand la nuit était la plus obscure, la France a été le phare. Quand il était mal vu de demander notre liberté, la France ne s'est pas tue. Quand ils ont accusé nos familles de faire du mal à la Colombie, la France les a soutenues et consolées.
Je ne pourrais pas croire qu'il est possible de se libérer un jour d'ici si je ne connaissais pas l'histoire de la France et de son peuple. J'ai demandé à Dieu qu'il me recouvre de la même force que celle avec laquelle la France a su supporter l'adversité, pour me sentir plus digne d'être comptée parmi ses enfants. J'aime la France de toute mon âme, les voix de mon être cherchent à se nourrir des composantes de son caractère national, elle qui cherche toujours à se guider par principes et non par intérêts. J'aime la France avec mon coeur, car j'admire la capacité de mobilisation d'un peuple qui, comme disait Camus, sait que vivre, c'est s'engager. (...) Toutes ces années ont été terribles, mais je ne crois pas que je pourrais être encore vivante sans l'engagement qu'ils nous ont apporté à nous tous qui, ici, vivons comme des morts.
(...) Je sais que ce que nous vivons est plein d'inconnues, mais l'histoire a ses temps propres de maturation, et le président Sarkozy est sur le méridien de l'Histoire. Avec le président Chavez, le président Bush et la solidarité de tout le continent, nous pourrions assister à un miracle. Durant plusieurs années, j'ai pensé que tant que j'étais vivante, tant que je continuerai à respirer, je dois continuer à héberger l'espoir. Je n'ai plus les mêmes forces, cela m'est très difficile de continuer à croire, mais je voudrais qu'ils ressentent que ce qu'ils ont fait pour nous fait la différence. Nous nous sommes sentis des êtres humains (...).
Mamita, j'aurais plus de choses à dire. T'expliquer que cela fait longtemps que je n'ai pas de nouvelles de Clara et de son bébé (...). Mamita, que Dieu nous vienne en aide, nous guide, nous donne la patience et nous recouvre. Pour toujours et à jamais."
03 décembre 2007
Humour politique
Quand le moment est venu, l'heure est arrivée.
Voici que s'avance l'immobilisme, et nous ne savons pas comment l'arrêter.
Les socialistes aiment tellement les pauvres qu'ils en fabriquent.
La meilleure façon de résoudre le chômage, c'est de travailler.
Villepin fait tout, je fais le reste.
Cette semaine, le gouvernement fait un sans faute ; il est vrai que nous ne sommes que mardi.
Quand on va m'entendre et qu'on va me voir, ça va se voir et ça va s'entendre.
C'est l'union d'un postier et d'une timbrée.
D S K ( à propos de l'alliance LO-LCR )
A mon âge, l'immortalité est devenue une valeur-refuge.
V G E (reçu à l'Académie Française)
V G E (au sujet du projet de Constitution Européenne )
J'étais partisan du non, mais face à la montée du non, je vote oui.
Les veuves vivent plus longtemps que leurs conjoints.
Vous verrez que le 22 avril, quand je serai sélectionné pour le second tour, les lignes vont bouger dans des proportions que vous n'imaginez pas.
François Bayrou














