"Chroniques transatlantiques"

"J'écris pour savoir ce que je pense" Frédéric Beigbeder

13 mai 2008

Un Mormon au Cap d'Agde

Telle est l'impression que je me faisais hier matin, lundi de Pentecôte, seul en costume cravate sur le quai de la gare. Seul, ou presque, alors que d'ordinaire les banlieusards, chair à canon des bureaux de la capitale, se bourrent les uns contre les autres dans les wagons.

Arrivés à destination, même impression de vide, de ville désertée, abandonnée, un peu à l'image de Manhattan dans Cloverfield ou dans I am Legend : couloirs résonnants, trottoirs dégagés, commerces fermés. Il n'y a pas à dire, le pas de deux gouvernemental au sujet de la suppression du lundi de Pentecôte chômé est un succès total...

Arrivé au cabinet, ce n'est pas mieux. Nous sommes, c'est selon, soit l'avant-garde (éclairée ?) de la réforme, soit les derniers des Mohicans du lundi de Pentecôte travaillé. En tout cas, nous sommes bien les seuls à avoir cru dans les engagements gouvernementaux : confrères aux abonnés absents, poste fermée, téléphone muet, client injoignables. Comment travailler lorsque la France entière se prélasse ?

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L'histoire de la vraie fausse suppression du lundi de Pentecôte constitue un bel exemple d'impuissance du pouvoir.

De prime abord, l'idée de supprimer un jour férié n'était pas absurde :

  1. Les Français, largement déchristianisés, ne savent plus à quoi correspond la Pentecôte. Faites un rapide sondage autour de vous, je serais surpris que vos interlocuteurs puissent vous en parler. De plus, nombre de pays catholiques (Italie, par exemple) n'ont pas fait de la Pentecôte un jour chômé.

  2. Le mois de mai est un gruyère destructurant toute l'économie française, surtout lorsque la répartition des jours de congé favorise la pratique très française des "ponts". En mai 2008, le nombre de jours travaillés est de 17 sur 31... Le monde, lui, ne s'arrête pas de tourner lorsque les Français découvrent les plaisirs des bains de mer.

  3. L'idée d'une solidarité avec les plus anciens est louable. Même si l'idée de travailler un jour supplémentaire pour financer les dépenses vieillesse de ceux qui nous ont laissé un système de retraite aussi calamiteux peut faire toussoter (faibles cotisations, départ à la retraite jeune, taux de remplacement élevé pour eux : cotisations plus élevées, départ à la retraite repoussé, taux de remplacement rogné pour nous : Le Point de la semaine dernière avait raison, la génération actuellement à la retraite a collectivement réalisé le "casse du siècle" au détriment de ses propres enfants).

La question n'est pas tant (elle fait débat ces jours-ci) de savoir si le bénéfice résultant de la journée de solidarité bénéficiera bien aux personnes âgées dépendantes. Ne nous faisons aucune illusion à ce sujet : nos responsables politiques ont monté une de ces belles usines à gaz dont ils ont le secret de façon à pouvoir transférer à leur guise les sommes perçues dans le tonneau des Danaïdes des dépenses de sécurité sociale.

L'essentiel est ailleurs. Il réside dans le fait qu'un jour férié en moins, c'est un jour travaillé en plus. Vous ne me contredirez sans doute pas...

Or tout ce qui va dans le sens de l'augmentation du nombre d'heures travaillées des Français va dans le bon sens : si nous voulons sauvegarder notre protection sociale et, plus singulièrement, sauver le système de retraite par répartition, le tout sans augmenter le montant des cotisations, ni trop réduire le niveau des retraites, il n'y a pas d'autre solution que de travailler davantage :

  • dans la semaine en mettant à bas les 35 heures/hebdomadaires et en supprimant à terme toute durée légale de travail (en ne conservant que le plafond communautaire de 48 heures / semaine)

  • dans l'année, en supprimant des jours fériés (pourquoi pas le 1er mai, le 1er novembre, le 11 novembre ?), ou à tout le moins en revenant sur la pratique des ponts

  • tout au long de la vie, en allongeant la durée de cotisation nécessaire pour bénéficier d'une retraite à taux plein, en passant à 41 ans de cotisation dans un premier temps comme le propose le Gouvernement actuellement, puis sans doute en allant plus loin ensuite.

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Le paradoxe de la situation actuelle est que la sauvegarde du système de retraite par répartition et de notre protection sociale passe par des réformes d'inspiration libérale susceptibles de stimuler la croissance et de favoriser la création de richesse, sans laquelle rien ne sera possible.

Le statu quo, au contraire, ne peut conduire qu'à des révisions déchirantes aboutissant à la remise en cause par étapes de pans entiers de notre protection sociale. Les partisans du statu quo, gauchistes intransigeants et syndicalistes à courte vue, sont les alliés objectifs des Libéraux les plus absolus qui rêvent d'une explosion du système.

Remettre les Français au travail n'est pas aisé, et c'est en cela que les atermoiements gouvernementaux autour de la suppression du lundi de Pentecôte sont le plus regrettables. Ils donnent l'impression qu'il existe encore des alternatives envisageables, que la France peut encore différer les efforts indispensables à la préservation de son modèle social. "C'est l'engourdissement qui précède la paix de la mort", a écrit Jacques Chirac dans d'autres circonstances (appel de Cochin,1978).

Allez les amis, j'espère ne pas être seul sur mon quai de gare l'an prochain !

Posté par Marquette à 19:30 - Société - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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