Analyse de Jean-Luc Marion, philosophe, qui enseigne à l'université de Chicago, et a livré sa vision des États-Unis à l'heure de la campagne électorale et au lendemain de la visite du pape Benoît XVI dans Le Figaro du 25 avril dernier.

L'Amérique n'a pas d'accès facile au monde extérieur. A l'est et à l'ouest, le premier autre pays se trouve à des milliers de kilomètres sur l'autre rive d'un océan. Au nord et au sud, séparés par des frontières abstraites, servent de pays étrangers deux régions que les Américains ont, depuis toujours, décidé de ne pas trop prendre au sérieux : ils voient les Canadiens comme des quasi-Américains, à qui manque de renoncer au français ou à un reste d'accent britannique ; ou bien ils tiennent les Mexicains pour des supplétifs omniprésents, mais invisibles de l'économie US, qui prennent le travail dont les Américains ne veulent de toute façon pas. Donc les États-Unis se sont installés au, certes, beau milieu de rien d'autre qu'eux-mêmes. Le reste du monde n'apparaît pas comme un vrai monde, mais comme «le show», en principe admiratif, parfois menaçant, en tous les cas un peu irréel et étrange, de ce que l'on voit, de loin, depuis le point de vue américain. Les medias ne considèrent le monde qu'en tant qu'il se trouve relié aux États-Unis par tel marché, tel intérêt, tel conflit, tel attentat, en clair en tant que s'y trouvent des troupes américaines. Là où l'Amérique n'est pas, il n'y a pas un autre monde ni un autre pays, il n'y a rien : être, c'est être perçu par elle (il ne faut jamais oublier que Berkeley a enseigné l'immatérialisme à Providence, Rhode Island, dès le début du XVIIIe siècle). Les États-Unis «immatérialisent» le reste du monde. Ils sont donc clos sur eux-mêmes, comme, disons, certains petits pays. En fait, il s'agit d'un très petit pays. Seulement, cela ne se voit pas tout de suite, parce qu'il est très grand.

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Le débat de l'actuelle campagne présidentielle confirme ce malaise. L'échec extérieur du gouvernement Bush étant devenu patent même à l'intérieur, la principale question, en dehors de la situation économique (donc aussi de l'effondrement du dollar, de la dette publique, de celle des ménages, des inégalités sociales, de la crise des retraites et du système de santé, de la banalisation de la violence scolaire, de l'insécurité énergétique et des menaces écologiques, etc.) tourne autour de cette question : «Que pense-t-on de nous à l'extérieur, abroad ?» Ce qui signifie en fait, in petto, «Pourquoi tout le monde nous déteste-t-il ?». D'où le consensus des trois candidats restant dans la course à la candidature : il faut parler avec les autres out there. Assez prodigieux changement, pour qui a connu, sur place, les slogans des précédentes campagnes. Mais, étant admis qu'on pourrait et devrait parler avec les autres, reste à savoir lesquels. McCain, républicain fort hétérodoxe ici, mais républicain pur jus pour le reste du monde, ne pousse l'audace qu'à proposer de parler aux «alliés» des États-Unis, voire à les écouter (cette ouverture d'esprit en dit long sur le passé récent, où les premiers adversaires étaient déjà les alliés, surtout les plus anciens). Les deux rivaux chez les démocrates vont, eux, encore plus loin. Obama envisage de discuter même avec les «ennemis», les vrais, ce qui veulent la peau des Américains (Iran, Syrie, Hamas, etc.). Soucieuse de ne pas trop choquer, Hillary n'accepterait de discuter qu'avec les «bons ennemis» (on suppose la Chine, le Fatah, etc.). L'idée qu'on ne négocie vraiment qu'avec ses pires ennemis ne va pas de soi. Dans ce contexte, on comprend que les visites de chefs d'État étrangers ne troublent pas l'opinion publique ni les dirigeants. Tout se résume assez vite à l'unique interrogation : «Nous aime-t-il ? Que pense-t-il de l'Amérique ?». L'Amérique digère ses visiteurs, elle ne s'en instruit pas ou peu. La pourtant réelle popularité de notre président actuel aux États-Unis ne signifie que cela : on a vécu assez longtemps pour voir un président français qui ne nous déteste pas.

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Parmi les rares exceptions, il faut compter le Pape. N'importe quel pape d'ailleurs. Car l'essentiel tient à ce qu'il représente l'autre par excellence, auquel l'Amérique ne peut pourtant pas se dérober, en l'absorbant et le réduisant à son point de vue. Parce qu'il atteste une universalité rivale de l'universalité de l'Amérique, et plus forte que la sienne. Universalité réelle et non pas imaginaire ; universalité que ne défend aucun empire ni aucune force, donc que la force des empires n'a jamais pu détruire ; universalité de droit, répandue dans des vrais autres pays, des vraies autres cultures, des vrais autres gens, qui la réalisent juste parce qu'ils le veulent bien et sans contrainte. L'universalité «catholique» que le Pape manifeste dans sa personne apparaît d'une certaine manière à l'Amérique comme sa seule vraie rivale (et ce n'est pas un hasard que Washington n'ait reconnu l'État du Vatican, que très tardivement, sous la présidence de Reagan), une universalité d'un autre ordre et qu'on ne peut pas écarter d'un revers de main. Et durant cette dernière semaine, on a vu cela clairement ici, à Chicago, comme sur la côte est, et sans doute partout ailleurs : l'Amérique écoutait, avec une réelle ouverture d'esprit, l'étranger universel et immatériel, qui pouvait lui dire quelque chose sur l'Amérique que l'Amérique ne peut se dire à elle-même. Mais qu'elle peut entendre. Les catholiques américains eux-mêmes ont cette fois-ci mis en sourdine leurs habituelles polémiques contre le Vatican et accepté la sévérité du jugement du Pape sur le scandale pédophile de leur Église. Le discours de Benoît XVI semblait non pas plus important que ceux de McCain, Obama ou Hillary, mais le plus important de toute cette campagne même. Le seul qui pouvait dire que les droits de l'homme sont une mascarade sans une conception transcendante de l'homme lui-même, qu'on ne peut pas exporter la démocratie comme un produit, mais qu'elle se construit en même temps que la paix et le droit, que la croissance économique devient un désastre sans un minimum d'égalité et de respect de la nature, que les religion n'appartient à aucun groupe, et que Dieu bénit tout le monde. D'ailleurs, en terminant son dernier au-revoir par l'habituel God bless America, le Pape en a fait entendre l'ambiguïté même : doit-on le traduire par un optatif (que Dieu veuille bénir l'Amérique !) ou par un indicatif (bien sûr, Dieu bénit l'Amérique, il sait quelle chance il a de pouvoir s'appuyer sur elle pour défendre la liberté dans le monde) ? D'où une question latente, hautement politique : pourquoi ne serait-ce pas à l'Amérique elle-même de bénir de temps en temps Dieu ?

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Tocqueville faisait déjà le diagnostic : «La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d'elle-même ; il n'y a que les étrangers ou l'expérience qui puissent faire arriver certaines vérités jusqu'aux oreilles des Américains.» (De la démocratie en Amérique, I, 2,7). Le Pape fut cet étranger, Le 11 Septembre (et la suite) furent l'expérience. Le monde se prend à espérer que «certaines vérités» arrivent aux oreilles des Américains. Par exemple celle-ci : l'Amérique n'est grande qu'avec les autres peuples, jamais contre eux ni même sans eux.