25 janvier 2007
Vol 93
A l'occasion de sa sortie de DVD, je souhaiterais dire un mot de Vol 93.
Ce film de Paul Greengrass traite du seul avion n’ayant pas atteint sa cible le 11 septembre 2001 (sans doute la Maison Blanche), et qui s'est écrasé, suite à la rébellion des passagers à l'encontre des pirates de l'air, dans un champs de Pennsylvanie, sans faire d'autres victimes que celles se trouvant à bord de l'appareil.
Ce film se rapproche d’un docu-fiction, tant il est conforme à la réalité de ce qui s’est passé ce jour-là. Ont été utilisés tous les éléments récoltés grâce aux correspondances radio de l’équipage, à la boite noire, à la trajectoire de l’avion, aux dernières discussions des passagers avec leurs proches. Les réalisateurs ont rencontré les familles des défunts pour mieux connaître les passagers, leur identité, leur profession, leurs principaux traits de caractère, les raisons de leur voyage.
S’agissant du contexte, les ressources étaient innombrables car tout ce qui s’est passé ce 11 septembre (dans les autres appareils, dans les sphères du pouvoir, au coeur des salles de contrôle des contrôleurs aériens et de l’US Air Force) est désormais connu, minute par minute. Des inconnues demeuraient cependant, concernant le mode opératoire des passagers pour attaquer les pirates de l’air et leur prendre les commandes de l’avion : les réalisateurs ont alors exploré les différentes possibilités envisageables, pour écarter certaines hypothèses longtemps avancées mais apparaissant en fin de compte irréalistes. Ainsi, il était fréquemment rapporté que les passagers révoltés avaient usé des chariots utilises par les hôtesses de l’air pour servir repas et rafraîchissements comme d’un bélier pour défoncer la porte de la cabine de pilotage dans laquelle les terroristes s’étaient réfugiés. Cependant, après avoir tenté de se livrer à cette manoeuvre dans un appareil au sol, les réalisateurs ont conclu que ce n’était pas possible. D’un autre côté, il est avéré que deux des terroristes ont été neutralisés (tués ou sérieusement blessés) avant que les deux se trouvant aux commandes de l’avion ne soient eux-mêmes assaillis.
Le souci de réalisme fait de Vol 93 un film à part, d’une puissance rare. Il n’y a évidemment pas de suspense pour le spectateur : nous savons tous comment cette tragédie se conclut. Nous ne sommes pas perturbés par des acteurs connus, de telle sorte que nous pouvons nous identifier sans problème aux passagers. Alors nous assistons désemparés à cette chronique d’un crash annoncé, à l’impuissance du contrôle aérien voyant les avions disparaître des écrans de contrôle les uns après les autres, aux inconséquences ahurissantes de l’armée de l’air américaine (deux avions de combat disponibles pour toute le Nord Est des États-Unis, ce jour-la, désarmés, et sans aucune consigne quant aux règles d’engagement), aux poignants adieux des passagers à leurs proches, certains mettant leur conscience en ordre quelques instants avant une mort qu’ils savaient quasi-certaine. Nous voyons aussi les terroristes, fanatisés bien entendu, mais humains si humains jusque dans leur indécision quant au meilleur moment pour attaquer, dans leur peur face à des passagers qui ne les craignent plus (après tout, ils ne sont que deux armés de cutters à faire face à plusieurs dizaines de passagers dont certains sont des hommes jeunes et sportifs), et dans leur désespoir lorsqu’ils décident d’écraser l’avion, ce qui marque l’échec partiel de leur mission suicide.
Et puis il y a l’héroïsme, bien entendu, celui des quelques passagers qui n’ont pas accepté d’être conduit à l’abattoir sans réagir. L’Amérique aime à se rappeler ces hommes ordinaires, fidèles à l’image que les Américains aiment à projeter d’eux-mêmes, et incarnant en précurseurs, d’une certaine manière, l’Amérique post 9/11.
08 juin 2006
"Gunner Palace"
Quelques films commencent à être réalisés sur la guerre des Etats-Unis en Irak. Les Américains sont prompts à porter sur les écrans des épisodes récents de l'histoire contemporaine, ainsi que "United 93" et "World Trade Center" le prouvent.
"Gunner Palace" n'est pas une fiction. C'est un documentaire portant sur la vie au quotidien d'une unité d'artillerie de l'armée américaine (les "gunners", soit les artilleurs) qui a pris ses quartiers dans un ancien palais de Ouday Hussein, l'un des fils de Saddam Hussein.
Il ne faut donc pas compter sur un récit narratif avec un début et une fin, d'ailleurs, ainsi que l'énonce le commentateur à la fin du documentaire : "à la différence d'un film, il n'y a pas ici de "Happy end", la guerre continue".
Patrouilles sur les routes, humvees pris dans les embouteillages, chasses aux lanceurs de RPGs, recherches d'informations, tentatives de séduction des notables, opérations musclées chez des membres de la guérilla, actions humanitaires...
Le reportage est touchant, pro-armée sans aucun doute (le réalisateur est un officier de réserve et les bénéfices sont affectés aux familles des soldats tombés au champ d'honneur), mais plus réservé sur les opérations conduites par l'armée américaine en Irak. La démotivation des troupes apparaît clairement : si l'officier responsable de l'unité déroule le discours officiel sans ciller ("nous sommes là pour les Irakiens et nous partirons lorsque la situation sera stabilisée"), les soldats disent ne pas avoir le sentiment de défendre leur pays, raison première de leur engagement.
L'unité d'artillerie en question est stationnée en Allemagne normalement, et était destinée à un choc frontal avec les troupes du Pacte de Varsovie. Ces types-là étaient préparés à faire la guerre, pas à occuper le terrain, à pacifier, à courir après les voleurs, à palabrer des heures durant avec les cheikh locaux. Ils passent le plus clair de leur temps à pourchasser un ennemi qui se dérobe devant eux. Ils sont attaqués au mortier pendant la nuit, ou sont victimes des IED (Improvised Explosive Device : bombes artisanales explosant au passage des véhicules américains), responsables du plus grand nombre de victimes américains jusqu'à présent.
En parallèle de ces images de soldats risquant leur vie au quotidien, on entend les commentaires triomphants de la radio de l'armée américaine en Irak ainsi que des déclarations de Donald Rumsfeld sur "la situation en Irak qui se stabilise" et "les progrès qui sont réalisés jour après jour vers un Irak libre" : le décallage avec les images est cruel...
Quelques personnalités attachantes se dégagent :
Un jeune du Colorado âgé de 19 ans, engagé à 17 ans, expliquant sa fierté de rentrer un jour dans son patelin en vétéran, mais craquant à l'évocation de ses camarades tués en opération, et avouant : "tous ces morts ne servent à rien".
Un sergent féminin de 25 ans racontant en s'exclafant la surprise des Irakiens lorsqu'ils voient des femmes dans l'armée américaine.
Un jeune capitaine visitant un orphelinat et prenant un enfant dans ses bras : son épouse a accouché deux semaines auparavant, alors qu'il était en Irak.
De jeunes soldats noirs qui crient leur rage en chantant du rap.
Et, enfin, les traducteurs, informateurs, et soldats de la nouvelle armée irakienne. L'un d'eux, un informateur qui accompagne les soldats US dans toutes leurs opérations explique : "Certains nous considèrent comme des traîtres, mais nous faison cela pour l'Irak. Pour qu'un jour nous puissions vivre en paix, dans un pays libre." L'Irak aussi pourrait avoir ses harkis si les Américains partent en catastrophe, comme ils l'ont déjà fait dans le passé au Vietnam et au Cambodge.
30 novembre 2005
"Double Jeopardy"
Certains d’entre vous ont peut-être déjà vu le film « Double Jeopardy », (la bande annonce ici), sorti en 1999.
Ce film est sorti en France sous le titre de « Double Jeu », titre qui correspond très mal au film. Vous allez comprendre pourquoi.
En effet, le titre initial renvoie à une règle de droit constitutionnel/pénal américain (« prohibition against double jeopardy ») qui veut que l’on ne puisse pas être condamné deux fois pour le même crime sous l’autorité de la même loi. Cette règle de droit est le ressort principal du film : une femme est poursuivie pour l’assassinat de son mari, alors qu’elle est innocente. Elle est envoyée en prison. Son mari, encore vivant, a voulu faire croire à sa mort afin de fuir ses créanciers, empocher l’assurance vie dont leur enfant est le bénéficiaire, et refaire sa vie avec la meilleure amie du couple (qui se trouve bénéficier de la garde de l’enfant). Machiavélique, n’est-ce pas ? Cependant, la femme, une fois emprisonnée, apprend (i) que son mari est encore vivant, et (ii) l’existence de la règle interdisant la double condamnation pour un même crime. Elle se comporte alors en prisonnière modèle, bénéficie de conditions d’incarcération en semi-liberté, et en profite pour s’échapper pour se venger de son ancien époux : déjà condamnée pour son meurtre, elle peut le tuer en toute tranquillité sans risquer d’être condamnée à nouveau !
Voilà qui fournit un excellent prétexte à un film d’action plutôt réussi.
Je suis pourtant au regret de vous annoncer que ce prétexte est dépourvu de tout caractère plausible, car la règle ne fonctionne pas du tout comme énoncé dans le film.
Ainsi, la prohibition constitutionnelle de toute nouvelle condamnation pour un crime déjà puni ne vaut que devant des juridictions de même type : en gros la juridiction pénale d’un même Etat, ou la juridiction fédérale s’il s’agit d’un crime fédéral. Il reste tout à fait possible cependant de condamner un même individu, pour un même crime, une fois devant une juridiction fédérale, puis une seconde fois devant une juridiction d’Etat (US v. Lanza, 1922), ou encore d’abord devant la juridiction d’un Etat, puis devant la juridiction d’un autre Etat (Heath v. Alabama, 1986) …
Or, s’agissant de « Double Jeopardy », l’épouse est condamnée pour le crime de son mari dans l’Etat de Washington, mais se venge dans l’Etat de Louisiane (« I could shoot you in the middle of Mardi Gras, and they can't touch me » : « Je pourrais te tuer au beau milieu du carnaval de Mardi Gras, et ils ne pourraient rien me faire ») ! Son petit stratagème devrait alors tomber à l’eau, sa première condamnation dans l’Etat de Washington n’empêchant pas du tout la Louisiane de la poursuivre pour le crime commis dans l’Etat de Louisiane. Avec des risques d’ailleurs accrus compte tenu de la générosité de l’application de la peine de mort dans cet Etat…
Arguties d’avocat que tout cela me direz-vous, et vous aurez bien raison. Ce film reste bien ficelé, fait voyager dans plusieurs endroits des Etats-Unis (Etats de Washington, du Colorado, de Louisiane), et est très bien soutenu par ses deux interprètes principaux, la délicieuse Ashley Judd (la femme innocente, puis prisonnière, puis fugitive), et le ténébreux Tommy Lee Jones (le parol officer qui se lance à sa poursuite).
Pour la petite histoire, Ashley Judd est une fille du Middle West et est diplômée en français de l’Université du Kentucky. Quand à Tommy Lee Jones, il partageait la chambre de Albert Gore, futur vice président des Etats-Unis, lorsqu’il étudiait à Harvard.
Phrase à retenir : « I'm a lawyer, what we think isn't supposed to matter” (“Je suis un avocat, et ce que je pense n’a aucune importance”).












