"Chroniques transatlantiques"

"J'écris pour savoir ce que je pense" Frédéric Beigbeder

26 mars 2008

Bienvenu chez les Ch'tis

Toujours dans la série des longs dimanches pluvieux, c’est dans une salle obscure de la capitale que mes pas m’ont guidé cette fois ci.

Attiré tant par la curiosité que par le mimétisme qu’impose la vie en collectivité, je suis imposé le visionnage de ce qui part pour être LE film français de l’année, celui réalisé par M. BOON.

Dès les premières scènes, toute ressemblance avec le fabuleux destin d’Amélie POULLAIN est évidemment fortuite. Nous voici embarqués dans une gentille fable populaire destinée à redorer le blason de cette belle région que le Roi-Soleil a donné à la France à grands coups de canons.

Le propos y est imagé, la distribution sympathique et le spectateur peut s’en donner à coeur joie comme au temps des aventures de feu le facteur CHEVAL. Le fou rire est assuré.

Au-delà du gentil divertissement populaire, indéniablement réussi, que constitue cette mise en scène, on peut essayer maintenant d’élever d’un cran la réflexion sur le sujet.

Tout d’abord, si le Nord-Pas-de-Calais n’est plus la région sinistre des gueules noires et des grèves insurrectionnelles, il est un peu rapide de la présenter comme un nouveau village d’Astérix, peuplé de riantes jeunes filles aux joues rouges et de bons gros Gaulois moustachus.

Une nouvelle fois, on nous sert une France de carte postale, sans pauvres ni chômeurs, sans « minorités visibles », débarrassée de ses tensions sociales et où le progrès technique s’est arrêté en 1960, bien sûr à l’époque bénie des Trente Glorieuses.

germinal

Car c’est bien de cela dont il s’agit. Les Français s’accrochent tragiquement à leurs repères traditionnels, à leurs images d’Epinal, à leur histoire commune pour oublier qu’autour d’eux se construit le 3ème Millénaire et que la mondialisation a déjà changé leur vie.

Le parallèle avec le dernier scrutin municipal est à ce point troublant. Après avoir envoyé à Paris une majorité de droite, les Français se sont crus obligés, 9 mois plus tard de donner un contre-pouvoir à l’exécutif en élisant une majorité de maires de gauche, histoire de satisfaire un peu tout le monde et inaugurant ainsi une forme de cohabitation inédite entre le national et le local.

Si l’on prolonge encore un peu la critique politique du film, on en arrive un peu à se retrouver dans la situation de Tintin au pays des Soviets, présentant sous un jour bucolique une région jusqu’alors reconnue comme tristounette.

Non ami lecteur, le Nord-Pas-de-Calais n’est pas la Côte d'Azur, c'est une région grise et froide, marquée par le chômage, la misère sociale et dont la population diminue constamment depuis 50 ans.

Cela n’enlève rien aux qualités humaines de ses habitants mais il ne faut pas non plus travestir la réalité sociale comme on vantait jadis aux conscrits les charmes exotiques de nos lointaines colonies pour favoriser leur engagement.

PORTALINUS

Posté par Marquette à 16:18 - Cinéma - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 février 2008

"Notre Univers Impitoyable" - Bande annonce

Notre Univers Impitoyable
Vidéo envoyée par hautetcourt

Posté par Marquette à 08:45 - Cinéma - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

"Notre univers impitoyable", de Léa Fazer

Victor (Jocelyn Quivrin) et Margot (Alice Taglioni) sont collaborateurs dans un cabinet d'avocats parisien, et travaillent dans la même équipe.

Ils ont fait les mêmes études, ont passé les mêmes examens, exercent le même métiers. Ils sont amoureux, vivent ensemble et se soutiennent dans les épreuves quotidiennes de leur vie professionnelle. Un couple de trentenaires modernes, en somme.

Puis un avocat associé meurt d'une crise cardiaque et il faut pourvoir à son remplacement, et là, c'est le drame : eux qui vivaient jusqu'alors dans une certaine insouciance se retrouvent, malgre eux, en compétition l'un avec l'autre pour occuper ce poste tant convoité.

Tel est le point de départ de "Notre univers impitoyable".

notre_univers_impitoyable_imagesfilm

Nous allons alors suivre les deux protagonistes dans deux hypothèses entrecroisées tout au long du film : celle dans laquelle Victor devient associé, et celle dans laquelle c'est Margot qui décrocle la timbale.

Malgré l'amour, le couple ne résiste pas à l'épreuve. Evidemment.

Le cas de Victor est classique, si l'on veut : il s'épanouit dans une réussite qui lui paraît naturelle (c'est un homme), souhaite que Margot cesse de travailler (c'est une femme), est absorbé par son travail, et finit par coucher avec sa secrétaire.

Celui de Margot est plus original, mais non moins caricatural : elle se reproche d'avoir été choisie plutôt que Victor, tente de se rattraper en simulant la maîtresse de maison exemplaire qu'elle n'est pas, joue de l'avantage de sa féminité pour séduire professionnellement, et finit par coucher avec le patron du cabinet d'avocat.

Dans un cas comme dans l'autre, la promotion n'apporte qu'hypocrisie, faux-semblant, humiliation du conjoint, et pouvoir égoïste.

En toile de fond, le monde forcément impitoyable d'un cabinet d'avocats, dans le quartier on ne peut plus clinique de la Très Grande Bibliothèque (c'est grotesque, toutes ces majuscules, mais moins tout de même que de l'appeler "François Mitterrand"...), et dans des appartements froids et désincarnés.

Vous l'aurez compris, ce film est une critique sociale un peu lourdasse et caricaturale sur" notre univers".

Si Alice Taglioni et Jocelyn Quivrin sont des comédiens attachants et crédibles, et si la façon d'aborder les ambiguïtés des rapports hommes/femmes dans le monde contemporain touche souvent juste, le discours diffusé sur la réussite sociale ennemie du bonheur conjugal et la déshumanisation des villes est administré de façon trop sentencieuse pour que ces questions néanmoins intéssantes ne soient vraiment abordées.

La dernière image du film le résume bien : dans une dernière hypothèse, Victor et Margot, le matin où ils doivent passer l'entretien qui déterminera lequel des deux deviendra associé, arrivent sur leur lieu de travail, montent les escaliers quatre à quatre parce qu'ils sont en retard, puis, dans un éclair de "lucidité", renoncent finalement, l'un et l'autre, à se rendre à l'entretien. Ils quittent alors l'immeuble de verre abritant leur cabinet, main dans la main, sous un soleil radieux.

On a le droit de ne pas aimer.

Posté par Marquette à 07:31 - Cinéma - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 novembre 2007

"Le Royaume" ("The Kingdom") de Peter Berg

Les relations entre les Etats-Unis (et plus largement l'Occident) et l'Arabie Saoudite sont marquées du sceau de l'ambiguïté depuis la création du royaume saoudien en 1932.

Cette ambiguïté est habilement rappelée dans l'avant propos du film, lequel rappelle de façon brève et néanmoins complète l'histoire du pays de sa création au 11 septembre 2001, qui vit 15 Saoudiens (sur 19 pirates de l'air) se sacrifier pour frapper l'Amérique au coeur.

Premier allié des Etats-Unis dans la région, l'Arabie Saoudite est aussi l'un des principaux pourvoyeurs d'argent, de troupes, et d'idées de l'extrémisme islamique ! Alors qu'une partie de sa population voue l'Occident aux gémonies, le Royaume lui doit sa prospérité : merveille du commerce qui voit l'interdépendance économique pacifier les rapports internationaux.

Mais il arrive que le voile se déchire, et là se trouve le point de départ du film : Riyad, par une belle journée ensolleillée, dans une de ces résidences pour Occidentaux travaillant dans l'industrie pétrolière. Là seul, cloîtrés sous la protection de l'armée, ils peuvent vivre librement, en échappant aux foudres de la police religieuse. Images de bonheur, de match de base ball familial, de pelouses bien tondues, de bbq dominical, d'enfants blonds jouant... Et puis le drame surgit, sous la forme d'une attaque suicide d'une violence inouïe, filmée de loin par les terroristes et laissant plus de cent victimes déchiquetées, carbonisées, volatilisées...

18801876_w434_h578_q80

Le film s'inspire directement d'un fait réel : l'attaque du 25 juin 1996 en Arabie Saoudite, au cours de laquelle le Hezbollah fit exploser un camion rempli de fioul et tua 19 Américains (plus 312 blessés).

Le FBI envoie alors une équipe d'enquêteurs spécialisés afin d'aider les autorités saoudiennes à faire toute la lumière sur les auteurs et les instigateurs de l'attentat. Ils sont au nombre de quatre : Jamie Foxx (superbe) incarne le chef de mission, auxquels s'ajoutent un agent, un artificier, et une médecin légiste (Jennifer Garner, de la série Alias).

Ils devront faire face aux réalités du pays, négocier, avec les autorités locales, et noueront des relations d'amitié avec des militaires saoudiens qui, pour être de bons musulmans, considèrent le terrorisme islamique comme un dévoiement de leur foi.

"The Kingdom" est donc à la fois un film politique et un film d'action.

  • Film d'action, parce que nos enquêteurs ont mis les pieds dans un pays où les Américains ne sont pas les bienvenus. Les scènes d'action sont tournées caméra à l'épaule, dans un style réaliste qui n'est pas sans rappeler les images des grands reporters en Irak.

kingdom1gv3_725575

  • Politique, car "The Kingdom" aborde avec justesse et subtilité les rapports monde occidental/monde arabo-musulman.

La conclusion n'est cependant guère optimiste et penche clairement pour le choc des civilisations cher à Samuel Huntington : le sang appelle le sang, et chaque camp promet pour demain (c'est la dernière phrase du film, prononcée par le petit fils du vieux terroriste, un garçonnet de dix ans) "we will kill them all" ("nous les tuerons tous")...

Il faut parfois explorer les contours des prophéties afin de conjurer leur avénement.

Les bandes annonces du film : c'est ici !

Posté par Marquette à 01:06 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 mai 2007

Flower by Kenzo - Shu Qi


Flower by Kenzo - Shu Qi
Vidéo envoyée par tvspot

Un spot publicitaire véritablement féérique.

Posté par Marquette à 00:18 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 mars 2007

"La vie des autres" de Florian Henkel von Donnersmark

1984.

Ce n'est sans doute pas un hasard d'avoir situé l'intrigue de ce film cette année-là. A Berlin Est.

Wiesler (inoubliable Ulrich Mühe) est un agent de la Stasi, un idéaliste dans un monde sans illusion. Un des rares à croire encore que le système répressif mis en place est destiné à préparer l'avénement d'un monde meilleur. Et ce, alors que tant de ses camarades d'école ont versé dans un cynisme qui les conduit à profiter d'un système qui donne tout aux apparatchiks et aux nomenklaturistes, et rien au peuple.

18708573

Le ministre de la culture, un homme répugnant et bedonnant, décide des pièces produites, des metteurs en scène autorisés par le régime, des acteurs à promouvoir, et de ceux à laisser dépérir. Un simple battement de cils suffit à briser tel ou tel opposant, ou supposé tel. Ce qui reste de monde culturel, d'amoureux de la liberté non encore passés à l'ouest est obligé de plier l'échine devant un régime qui distribue prébendes et permis.

Pris d'une passion libineuse pour l'actrice Christa-Maria Sieland, par ailleurs compagne du talentueux metteur en scène Georges Dreyman, le ministre va contraindre celle-ci à une relation adultère (seul moyen pour cette dernière pour continuer de jouer), en cachette de Dreyman. Puis, trouvant le socialisme de Dreyman trop pur et donc suspect dans un système où plus personne ne croit plus aux vieilles lunes collectivistes, il va ordonner sa mise sous surveillance.

La tâche est confiée à Wiesler. Droit, honnête, efficace. Il est aussi instructeur à l'école de formation de la Stasi. Il n'ignore rien des méthodes pour détecter un menteur, pour faire plier un traître, pour confondre un espion.

viedesautrescentre

Confronté à la vie de Dreyman, artiste talentueux, brillant et attachant, il va découvrir la richesse d'une existence dont il n'imaginait même pas qu'elle puisse avoir place dans la morne Allemagne de l'Est. Il va découvrir ce que signifie un couple qui s'aime vraiment. Il va découvrir un homme sincère et libre.

Alors, à rebours de ses fonctions, à rebours de toute sa formation, il va se transformer en ange gardien de Dreyman, le surveillant certes, mais le protégeant, au péril de sa vie, de la machine à broyer communiste.


La vie des autres
Vidéo envoyée par tchouska

"La vie des autres " est un chef d'oeuvre.

Justesse du jeu des acteurs, perfection des décors et de l'ambiance, sérieux de l'intrigue. Il n'est pas souvent donné de voir un film qui donne tant à réfléchir, qui émeut, et qui conduit à se poser des questions essentielles.

Il s'agit aussi d'une plongée dans une époque toute récente, que nous avons tous connue. Durant laquelle la moitié de l'Europe vivait de l'autre côté du rideau de fer, sous la domination d'un régime qui sous couvert de la dictature du prolétariat avait mis en place un système dans lequel le mari devait se méfier de sa femme, le voisin de sa voisine, l'ami d'enfance de l'ami d'enfance, les parents de leurs enfants, les fidèles de leur pasteur ou de leur prêtre, et chacun de l'Etat. L'Etat totalitaire, qui salariait directement plus de 100.000 agents de la Stasi, l'odieuse police politique du régime est-allemand, et les plus de 300.000 informateurs qui, le plus souvent par ambition ou parce qu'ils n'avaient pas le choix, espionnaient leurs concitoyens, leurs proches.

18708586

Je me rappelle comme d'hier de ce 9 novembre 1989 où le mur de Berlin est tombé. De Rostropovitch jouant du violoncelle dans la joie de la liberté retrouvée. Notre génération résulte directement de cette révolution. Nous sommes les enfants de cette fracture essentielle, et avons le devoir d'être digne de la liberté dont tant de nos frères européens ont été privés.

La scène finale est excellente. Elle se déroule à l'époque actuelle. Dreyman est adulé, il a atteint la gloire, est respecté. Wiesler, lui, est un oublié de la réunification, devenu postier. Dreyman accède, comme des milliers d'Allemands ces dernières années, aux archives le concernant et découvre la surveillance dont il a été l'objet pendant tant d'années de la part d'un régime qu'il soutenait pourtant, ainsi que l'identité de Wiesler, qui lui a sauvé la vie.

A voir.

Posté par Marquette à 23:27 - Cinéma - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 janvier 2007

Vol 93

A l'occasion de sa sortie de DVD, je souhaiterais dire un mot de Vol 93.

Ce film de Paul Greengrass traite du seul avion n’ayant pas atteint sa cible le 11 septembre 2001 (sans doute la Maison Blanche), et qui s'est écrasé, suite à la rébellion des passagers à l'encontre des pirates de l'air, dans un champs de Pennsylvanie, sans faire d'autres victimes que celles se trouvant à bord de l'appareil.

18613989

Ce film se rapproche d’un docu-fiction, tant il est conforme à la réalité de ce qui s’est passé ce jour-là. Ont été utilisés tous les éléments récoltés grâce aux correspondances radio de l’équipage, à la boite noire, à la trajectoire de l’avion, aux dernières discussions des passagers avec leurs proches. Les réalisateurs ont rencontré les familles des défunts pour mieux connaître les passagers, leur identité,  leur profession, leurs principaux traits de caractère, les raisons de leur voyage.

S’agissant du contexte, les ressources étaient innombrables car tout ce qui s’est passé ce 11 septembre (dans les autres appareils, dans les sphères du pouvoir, au coeur des salles de contrôle des contrôleurs aériens et de l’US Air Force) est désormais connu, minute par minute. Des inconnues demeuraient cependant, concernant le mode opératoire des passagers pour attaquer les pirates de l’air et leur prendre les commandes de l’avion : les réalisateurs ont alors exploré les différentes possibilités envisageables, pour écarter certaines hypothèses longtemps avancées mais apparaissant en fin de compte irréalistes. Ainsi, il était fréquemment rapporté que les passagers révoltés avaient usé des chariots utilises par les hôtesses de l’air pour servir repas et rafraîchissements comme d’un bélier pour défoncer la porte de la cabine de pilotage dans laquelle les terroristes s’étaient réfugiés. Cependant, après avoir tenté de se livrer à cette manoeuvre dans un appareil au sol, les réalisateurs ont conclu que ce n’était pas possible. D’un autre côté, il est avéré que deux des terroristes ont été neutralisés (tués ou sérieusement blessés) avant que les deux se trouvant aux commandes de l’avion ne soient eux-mêmes assaillis.

18605540

Le souci de réalisme fait de Vol 93 un film à part, d’une puissance rare. Il n’y a évidemment pas de suspense pour le spectateur : nous savons tous comment cette tragédie se conclut. Nous ne sommes pas perturbés par des acteurs connus, de telle sorte que nous pouvons nous identifier sans problème aux passagers. Alors nous assistons désemparés à cette chronique d’un crash annoncé, à l’impuissance du contrôle aérien voyant les avions disparaître des écrans de contrôle les uns après les autres, aux inconséquences ahurissantes de l’armée de l’air américaine (deux avions de combat disponibles pour toute le Nord Est des États-Unis, ce jour-la, désarmés, et sans aucune consigne quant aux règles d’engagement), aux poignants adieux des passagers à leurs proches, certains mettant leur conscience en ordre quelques instants avant une mort qu’ils savaient quasi-certaine. Nous voyons aussi les terroristes, fanatisés bien entendu, mais humains si humains jusque dans leur indécision quant au meilleur moment pour attaquer, dans leur peur face à des passagers qui ne les craignent plus (après tout, ils ne sont que deux armés de cutters à faire face à plusieurs dizaines de passagers dont certains sont des hommes jeunes et sportifs), et dans leur désespoir lorsqu’ils décident d’écraser l’avion, ce qui marque l’échec partiel de leur mission suicide.

Et puis il y a l’héroïsme, bien entendu, celui des quelques passagers qui n’ont pas accepté d’être conduit à l’abattoir sans réagir. L’Amérique aime à se rappeler ces hommes ordinaires, fidèles à l’image que les Américains aiment à projeter d’eux-mêmes, et incarnant en précurseurs, d’une certaine manière, l’Amérique post 9/11.

Posté par Marquette à 19:45 - Cinéma - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 juin 2006

"Gunner Palace"

Quelques films commencent à être réalisés sur la guerre des Etats-Unis en Irak. Les Américains sont prompts à porter sur les écrans des épisodes récents de l'histoire contemporaine, ainsi que "United 93" et "World Trade Center" le prouvent.

"Gunner Palace" n'est pas une fiction. C'est un documentaire portant sur la vie au quotidien d'une unité d'artillerie de l'armée américaine (les "gunners", soit les artilleurs) qui a pris ses quartiers  dans un ancien palais de Ouday Hussein, l'un des fils de Saddam Hussein.

gunner_palace

Il ne faut donc pas compter sur un récit narratif avec un début et une fin, d'ailleurs, ainsi que l'énonce le commentateur à la fin du documentaire : "à la différence d'un film, il n'y a pas ici de "Happy end", la guerre continue".

Patrouilles sur les routes, humvees pris dans les embouteillages, chasses aux lanceurs de RPGs, recherches d'informations, tentatives de séduction des notables, opérations musclées chez des membres de la guérilla, actions humanitaires...

untitled9

Le reportage est touchant, pro-armée sans aucun doute (le réalisateur est un officier de réserve et les bénéfices sont affectés aux familles des soldats tombés au champ d'honneur), mais plus réservé sur les opérations conduites par l'armée américaine en Irak. La démotivation des troupes apparaît clairement : si l'officier responsable de l'unité déroule le discours officiel sans ciller ("nous sommes là pour les Irakiens et nous partirons lorsque la situation sera stabilisée"), les soldats disent ne pas avoir le sentiment de défendre leur pays, raison première de leur engagement.

L'unité d'artillerie en question est stationnée en Allemagne normalement, et était destinée à un choc frontal avec les troupes du Pacte de Varsovie. Ces types-là étaient préparés à faire la guerre, pas à occuper le terrain, à pacifier, à courir après les voleurs, à palabrer des heures durant avec les cheikh locaux. Ils passent le plus clair de leur temps à pourchasser un ennemi qui se dérobe devant eux. Ils sont attaqués au mortier pendant la nuit, ou sont victimes des IED (Improvised Explosive Device : bombes artisanales explosant au passage des véhicules américains), responsables du plus grand nombre de victimes américains jusqu'à présent.

soldiers_iraq

En parallèle de ces images de soldats risquant leur vie au quotidien, on entend les commentaires triomphants de la radio de l'armée américaine en Irak ainsi que des déclarations de Donald Rumsfeld sur "la situation en Irak qui se stabilise" et "les progrès qui sont réalisés jour après jour vers un Irak libre" : le décallage avec les images est cruel...

Quelques personnalités attachantes se dégagent :

  • Un jeune du Colorado âgé de 19 ans, engagé à 17 ans, expliquant sa fierté de rentrer un jour dans son patelin en vétéran, mais craquant à l'évocation de ses camarades tués en opération, et avouant : "tous ces morts ne servent à rien".

  • Un sergent féminin de 25 ans racontant en s'exclafant la surprise des Irakiens lorsqu'ils voient des femmes dans l'armée américaine.

  • Un jeune capitaine visitant un orphelinat et prenant un enfant dans ses bras : son épouse a accouché deux semaines auparavant, alors qu'il était en Irak.

  • De jeunes soldats noirs qui crient leur rage en chantant du rap.

  • Et, enfin, les traducteurs, informateurs, et soldats de la nouvelle armée irakienne. L'un d'eux, un informateur qui accompagne les soldats US dans toutes leurs opérations explique : "Certains nous considèrent comme des traîtres, mais nous faison cela pour l'Irak. Pour qu'un jour nous puissions vivre en paix, dans un pays libre." L'Irak aussi pourrait avoir ses harkis si les Américains partent en catastrophe, comme ils l'ont déjà fait dans le passé au Vietnam et au Cambodge.

1

Posté par Marquette à 06:04 - Cinéma - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 décembre 2005

"Les Chroniques de Narnia"

Arrêtons un moment de parler de guerre, de torture, d’émeutes, de crise économique, de chômage, de rivalités, de pollution, de criminalité… Arrêtons-nous un instant, c’est bientôt Noël.

Samedi dernier, nous sommes allés voir « Les Chroniques de Narnia » au cinéma. Le film sera sur les écrans en France ce mercredi (La bande annonce ici).

narnia_affiche

Mon conseil : allez-y !

Film d’animation merveilleusement réalisé (l’interaction entre acteurs et images de synthèse atteint la perfection), dans des décors néozélandais à couper le souffle, ce film est un chef d’œuvre. Tout le monde y trouve son compte : les plus petits qui découvriront un superbe conte (même si La Loutre a trouvé certains passages violents), les plus grands qui aiment à retrouver un monde de héros purs et sans reproches tels qu’on en rêvait enfants ; les Chrétiens qui voient dans le cycle de Narnia une épopée chrétienne (les Eglises américaines louent des cinémas entiers et prescrivent le film), et les non croyants qui apprécieront un film d’aventure ; les admirateurs de l’œuvre de CS Lewis, tout comme ceux qui découvriront les Chroniques de Narnia par le cinéma (dont je suis).

bataille_finale_019

Le film est basé sur le deuxième tome du Cycle de Narnia, écrit dans les années 1950. L’action se déroule en partie dans le monde réel, et en partie dans un monde secondaire, comme dans l’œuvre de Tolkien.

L’histoire ? Quatre frères et sœurs sont accueillis par un vieux professeur dans un manoir de la campagne anglaise pour se protéger des bombardements qui ravagent Londres pendant la Seconde guerre mondiale. Lucy, la plus jeune des quatre enfants, découvre une armoire magique dans une salle du manoir, et fait partager sa découverte à ses frères et sœurs. Pénétrer dans cette armoire, c’est entrer dans le monde de Narnia.

lucy

Narnia est sous la coupe d’une sorcière qui fait durer un hiver de plus de cent ans et fait régner la terreur et la désolation. Heureusement, des créatures résistent en secret et, en vertu d’une prophétie, préparent le retour du lion Aslan qui placera les fils d’Adam et les filles d’Eve sur le trône de Narnia…

Commence alors une épopée initiatique dont les frères et sœurs sont les protagonistes principaux, afin de retrouver le bonheur et la liberté.

otmin

Enoncé ainsi, cela paraît sans doute un peu convenu, mais l’œuvre est riche, échappe au manichéisme, et est susceptible de biens des niveaux de lecture.

Le film est en tête du box office américain. Succès amplement mérité.

Posté par Marquette à 05:58 - Cinéma - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

30 novembre 2005

"Double Jeopardy"

Certains d’entre vous ont peut-être déjà vu le film « Double Jeopardy », (la bande annonce ici), sorti en 1999.

40m

Ce film est sorti en France sous le titre de « Double Jeu », titre qui correspond très mal au film. Vous allez comprendre pourquoi.

047453_af

En effet, le titre initial renvoie à une règle de droit constitutionnel/pénal américain (« prohibition against double jeopardy ») qui veut que l’on ne puisse pas être condamné deux fois pour le même crime sous l’autorité de la même loi. Cette règle de droit est le ressort principal du film : une femme est poursuivie pour l’assassinat de son mari, alors qu’elle est innocente. Elle est envoyée en prison. Son mari, encore vivant, a voulu faire croire à sa mort afin de fuir ses créanciers, empocher l’assurance vie dont leur enfant est le bénéficiaire, et refaire sa vie avec la meilleure amie du couple (qui se trouve bénéficier de la garde de l’enfant). Machiavélique, n’est-ce pas ? Cependant, la femme, une fois emprisonnée, apprend (i) que son mari est encore vivant, et (ii) l’existence de la règle interdisant la double condamnation pour un même crime. Elle se comporte alors en prisonnière modèle, bénéficie de conditions d’incarcération en semi-liberté, et en profite pour s’échapper pour se venger de son ancien époux : déjà condamnée pour son meurtre, elle peut le tuer en toute tranquillité sans risquer d’être condamnée à nouveau !

Voilà qui fournit un excellent prétexte à un film d’action plutôt réussi.

Je suis pourtant au regret de vous annoncer que ce prétexte est dépourvu de tout caractère plausible, car la règle ne fonctionne pas du tout comme énoncé dans le film.

Ainsi, la prohibition constitutionnelle de toute nouvelle condamnation pour un crime déjà puni ne vaut que devant des juridictions de même type : en gros la juridiction pénale d’un même Etat, ou la juridiction fédérale s’il s’agit d’un crime fédéral. Il reste tout à fait possible cependant de condamner un même individu, pour un même crime, une fois devant une juridiction fédérale, puis une seconde fois devant une juridiction d’Etat (US v. Lanza, 1922), ou encore d’abord devant la juridiction d’un Etat, puis devant la juridiction d’un autre Etat (Heath v. Alabama, 1986) …

Or, s’agissant de « Double Jeopardy », l’épouse est condamnée pour le crime de son mari dans l’Etat de Washington, mais se venge dans l’Etat de Louisiane (« I could shoot you in the middle of Mardi Gras, and they can't touch me » : « Je pourrais te tuer au beau milieu du carnaval de Mardi Gras, et ils ne pourraient rien me faire ») ! Son petit stratagème devrait alors tomber à l’eau, sa première condamnation dans l’Etat de Washington n’empêchant pas du tout la Louisiane de la poursuivre pour le crime commis dans l’Etat de Louisiane. Avec des risques d’ailleurs accrus compte tenu de la générosité de l’application de la peine de mort dans cet Etat…

Arguties d’avocat que tout cela me direz-vous, et vous aurez bien raison. Ce film reste bien ficelé, fait voyager dans plusieurs endroits des Etats-Unis (Etats de Washington, du Colorado, de Louisiane), et est très bien soutenu par ses deux interprètes principaux, la délicieuse Ashley Judd (la femme innocente, puis prisonnière, puis fugitive), et le ténébreux Tommy Lee Jones (le parol officer qui se lance à sa poursuite).

047453_ph2

Pour la petite histoire, Ashley Judd est une fille du Middle West et est diplômée en français de l’Université du Kentucky. Quand à Tommy Lee Jones, il partageait la chambre de Albert Gore, futur vice président des Etats-Unis, lorsqu’il étudiait à Harvard.

Phrase à retenir : « I'm a lawyer, what we think isn't supposed to matter” (“Je suis un avocat, et ce que je pense n’a aucune importance”).

Posté par Marquette à 06:22 - Cinéma - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1  2   Page suivante »