15 janvier 2008
"Margaret Thatcher face aux mineurs", de Pierre-François Gouiffès
Ce livre concerne une période récente de l'histoire britannique, comprise entre 1972 et 1985, qui a vu le Royaume-Uni passer du statut d'"homme malade de l'Europe" à celui de puissance économique à la force d'attraction considérable.
La situation au début des années 1970 est dramatique : la croissance est faible, les finances publiques sont en situation de quasi-banqueroute au point d'envisager de demander le soutien du FMI, de larges segments de la population sont en voie de paupérisation, l'autorité politique est largement décrédibilisée en raison de son incapacité à réformer le pays face à la toute puissance syndicale.
La conséquence est une instabilité politique qui voit des changements de majorité à chaque échéance électorale (1964, 1970, 1974, 1979). Le Royaume-Uni connaît une lente et douloureuse agonie, et le monde entier assiste un peu médusé (notamment en France, qui connaît alors une période de croissance économique vigoureuse) à la fin de ce qui fût la première puissance mondiale.
L'ouvrage de Pierre-François Gouiffès détaille ces "treize années qui ont changé l'Angleterre" (sous titre de l'ouvrage) en essayant de comprendre, dans un style vif qui rend la lecture captivante, les racines de la renaissance britannique.
Il aura fallu la déroute de Edward Heath (conservateur) face à la grève des mineurs de 1972, la victoire des Travaillistes d'Harold Wilson en 1974, son échec très rapide et son remplacement par James Callaghan dès 1976 au poste de Premier ministre, la victoire de Margaret Thatcher aux législatives de 1979, et la terrible grève des mineurs de mars 1984 à mars 1985, pour que la réforme des structures économiques britanniques soit enfin possible.
Pourquoi Thatcher a réussi là où Heath, dix ans plus tôt a échoué ?
Instruite de son expérience de ministre de Heath en 1972 (en qualité de ministre de l'instruction), elle a d'abord dressé un bilan de la situation sans concession :
"Nous considérions avec beaucoup de naïveté que nos opposants utiliseraient les mêmes règles du jeu que nous. Nous imaginions qu'il n'y aurait ni une opposition frontale à des lois votées par un gouvernement élu de façon démocratique ni une remise en cause de l'ordre public. Nous ne reconnaissions pas que nous étions engagés dans un combat avec des gens déterminés dont les objectifs principaux n'étaient pas d'ordre syndical mais d'ordre politique" (Margaret Thatcher, The Path to Power, p. 205).
Puis elle a proposé lors des élections législatives de 1979 une plate-forme politique de rupture par rapport au conservatisme de composition jusqu'alors en vogue chez les Tories, affichant clairement les réformes de structure qu'elle comptait conduire.
Une fois élue, elle a mis en oeuvre son programme, en faisant preuve d'un grand sens tactique. Elle ne s'est pas lancée à l'assaut des citadelles syndicales bille en tête, dès 1979. Les conditions d'un succès face aux mineurs n'étaient alors pas remplies. Elle a préparé la réforme à l'origine de la grève de 1984 en se donnant les moyens d'y résister : elle a diversifié les sources d'approvisionnement en charbon du pays (le charbon était alors la source quasi unique d'énergie électrique du Royaume-Uni), a constitué des stocks considérables au sein même des centrales électriques de façon à tenir longtemps face à une grève, a fait adopter une loi permettant de sanctionner lourdement les violences syndicales, a réorganisé les forces anti émeutes pour les mettre en situation de tenir face aux stratégies de piquets de grèves, d'immobilisation des transports, et d'occupation des lieux de production.
En 1984, le gouvernement était prêt à faire face à une grève longue de plus d'un an, qui s'est conclue par une lourde défaite des mineurs communistes d'Arthur Scargill.
En résumé, pour redresser un pays, il faut :
Un diagnostic claire et objectif
Annoncer avant l'élection la nature des réformes à engager et la direction à prendre
Mettre en oeuvre ces réformes
Avoir du sens tactique
Avoir du courage
Margaret Thatcher face aux mineurs, Pierre-François Gouiffès, Privat, 2007, 360 p.
10 décembre 2007
"Besoin d'air", du Medef, sous la direction de Laurence Parisot
Ce petit livre publié avant les élections présidentielle et législatives avait pour ambition de rappeler aux candidats les positions du patronat français sous une forme simple et didactique.
Nul doute que là se trouve le projet à appliquer dans les années à venir. Bien davantage que les programmes des partis politiques, soumis à des contingences électorales prégnantes et à la nécessitéé de rassembler le plus grand nombre, la ligne des entreprises de France est la voie à suivre, loin de la démagogie trop souvent en cours dans le discours politique.
Pour ceux qui sont déjà acquis au libéralisme et au réalisme économique, cet ouvrage n'apprendra pas beaucoup. Il y a même là pas mal d'enfonçage de portes ouvertes !
Mais force est de constater que ce discours n'est pas encore dominant, même si la droite est, paraît-il, au pouvoir depuis plus de cinq ans.
Nicolas Sarkozy est certainement plus sensible aux intérêts des entreprises qu'aucun de ses prédécesseurs.
Il demeure, et c'est là l'une des critiques que l'on pourrait lui adresser, les mesures économiques adoptées jusqu'à présent visent davantage à accroître le pouvoir d'achat qu'à faciliter la vie des entreprises. Le paquet fiscal de l'été comprenait bien peu de choses en matière de fiscalité des entreprises, tout comme le projet de loi de finances 2008.
De bonnes orientations sont prises, mais il faudrait aller plus fort, plus loin. Faire de l'entreprise France l'une des économies les plus compétitives d'Europe reste encore pour l'instant un rêve hors de portée.
"Besoin d'air" rappelle opportunément qu'en 2004, les entreprises françaises ont versé 283 milliards d'euros en contributions publiques de toutes sortes, alors que dans le même temps les entreprises allemandes acquittaient 206 milliards d'euros, avec une population 30 % supérieure. Et ne parlons même pas du Royaume-Uni et de ses 120 milliards d'euros...
Souvent, lorsque l'on aborde la question de la désinflation fiscale, les belles âmes nous opposent que la France n'a pas les moyens de lutter contre les systèmes économico-sociaux de puissances émergentes comme la Chine. Certes. Mais la question ne se situe pas (plus) là : la question est de savoir si les entreprises françaises pourront encore longtemps continuer à se mesurer à celles de nos concurrents européens directs.
Je veux bien croire au génie français, mais je ne vois pas comment les entreprises françaises pourraient continuer à faire illusion en se presentant sur la scène mondiale avec de tels handicaps.
Ce sont au bas mot 80 milliards d'euros (plus de 500 milliards de francs !) qu'il faudrait restituer aux entreprises françaises pour les mettre en mesure de concourir dans des conditions comparables à celles de nos plus proches voisins.
Compte tenu des faibles marges de manoeuvre disponibles sur le plan budgétaire (le déficit budgétaire et la dette publique doivent aussi impérativement être réduits), le gouvernement doit donc se garder de réduire des impôts qui n'ont qu'un faible impact sur l'attractivité du territoire national pour les entreprises : la déductibilité des intérêts d'emprunts immobiliers et la réduction des droits de succession auraient à cet égard bien pu être évités. Le principe est bon, mais, à tout prendre, la suppression de la taxe professionnelle aurait été mieux venue.
Rappelons-le, même si cela apparaît évident : sans entreprises, pas de croissance, pas d'emploi, pas de création de richesse, pas de solidarité nationale, pas de système de protection sociale, pas de politique culturelle, pas de défense, pas de sécurité.
La défense et la promotion des entreprises ne constitue pas l'un des éléments à prendre en considération parmi d'autres, mais constitue LA priorité, celle qui rend tout le reste possible.
On ne le dira jamais assez.
Besoin d'air, du Medef, sous la direction de Laurence Parisot, Editions du Seuil, 150 p.
18 septembre 2007
"East India and Company", de Paul Morand
Tout voyage commence avant même le départ en avion, par la lecture d'ouvrages historiques, de romans, de guides... Ils sont les compagnons indispensables du touriste qui veut essayer de comprendre ce qu'il voit, ou qui entend tout bonnement prolonger ses congés en amont et en aval en alimentant son imaginaire.
"East India and Company" a été pour ainsi dire glissé dans ma valise par Bacchus, peu avant d'embarquer pour Hong Kong, et je dois dire qu'il a été avisé d'agir ainsi.
Ce n'était pas ma première découverte de Morand, auteur dont le parcours politique suscite un certain mépris, mais dont les qualités de style font sans doute l'un des meilleurs écrivains français du XXème siècle. Il excelle dans la nouvelle, comme dans ce recueil qui en rassemble huit, toutes rédigées en anglais et publiées aux Etats-Unis en 1928. Leur première traduction/publication en langue française remonte seulement à 1987... L'ouvrage dont je dispose, publié chez Arlea, est d'ailleurs de cette date, divisé en deux parties, le texte en français, puis le texte original en anglais, ce qui est pour le moins original s'agissant de nouvelles rédigées par un auteur français.
L'inspiration est venue à Morand d'un tour du monde accompli à son retour de fonctions assumées à la légation française de Bangkok, en 1925, et qui l'a fait passé par les Etats-Unis, le Japon, la Chine, Manille, le Cambodge, Saïgon, Aden, Djibouti...
Il en résulte huit joyaux, drôles et surprenants, mettant en scène marchands d'animaux sauvages américains, espions de la Chine communiste, guerriers chinois du Moyen-Age, héritières américaines, intrigantes chinoises, diplomates français, et ...le cheval de Gengis Khan !
Morand propose une vision datée (les années 20-30), romantique, et mystérieuse de l'Asie. L'humour, la malice plus précisément, est omniprésent, ainsi qu'en témoignent les titres des nouvelles : "Deux anecdotes passionnantes et spectrales racontées à une jeune personne durant un trajet en automobile", "Comment Tahiti enchanta deux générations d'Ecossais rigoristes et bien-pensants", "Le sort d'un voyageur anglais en Orient qui enlève une danseuse sacrée".
Et puis le style de Morand, son don pour trouver l'adjectif étonnant, le rythme de ses phrases, courtes, syncopées, "jazzées" ont écrit certains (Jean-Claude Guillebaud) : tout est là !
Archie Spencer est un Américain rencontré par le narrateur sur le paquebot, et qui fait négoce d'animaux sauvages qu'il vend aux grands zoos d'Amérique : "Durant les douze journées de brouillard, Archie Spencer me conta tout cela, entre deux parties de poker. C'était un grand gaillard, né dans le Colorado, dont le visage aux traits allongés avait quelque chose d'indien malgré une mâchoire de champion de boxe. Pourtant, on lisait dans ses yeux gris acier bien des choses profondes et subtiles, des choses qui sans conteste ne viennent pas de l'Occident. Il y avait chez lui je ne sais quoi de félin et de dur à la fois. De même qu'Orphée charmait les bêtes féroces, il me charma par ses recits qui m'ouvraient, avant même que je les eusse atteintes, les vaste forêts tropicales. Je dus faire appel à toute ma volonté pour le laisser débarquer à Yokohama sans planter là tous mes projets, pour me joindre à lui et partager ses exploits aventureux".
East India and Company, de Paul Morand, Arlea, 1987, 307 p.
09 août 2007
En réponse à Koz sur "Continuer l'histoire", d'Hubert Védrine,
Koz vient de poster un long post consacré à l'ouvrage de politique étrangère publié récemment par Hubert Védrine, "Continuer l'histoire".
Vous trouverez cet article ici : http://www.koztoujours.fr/?p=416
Et ci-dessous le commentaire que j'ai déposé.
*
Merci Koz de cette fiche de lecture qui donne envie de lire l'ouvrage.
Le point de vue d'Hubert Védrine alimente la réflexion, c'est vrai, quand bien même l'on ne partage pas ses points de vue.
Sur la construction européenne et la haine de soi, tout cela me semble marqué au coin du bon sens.
Sur la référence à l'Etat, déjà, on peut être plus réservé : l'Etat n'existe pas en tant que tel. C'est une technostructure utile, mais qui ne saurait se substituer aux réalités bien tangibles que sont l'individu et la nation. Il s'agit d'un instrument, pas d'une fin.
En revanche, sur le néoconservatisme, je crains que l'on observe une description un brin caricaturale. Il n'y a pas d'un côté des néoconservateurs boursouflés, grandiloquents et irréalistes, et de l'autre des realpoliticiens froidement concentrés sur les intérêts nationaux et sur le jeu des puissances. Ce serait un peu manicchéen.
Pour ma part, je regrette l'assimilation au néoconservatisme de la politique conduite par George Bush actuellement en Irak. Cette guerre aura beaucoup fait pour discréditer un courant de pensée de politique étrangère qui ne se réduit pas aux caricatures que l'on en fait trop souvent en France.
Pour reprendre l'extrait que vous avez choisi de placer en exergue de ce post, on ne peut que relever plusieurs erreurs en un seul paragraphe :
«L’essayiste américain Francis Fukuyama, alors néoconservateur, annonçait la « fin de l’Histoire » simplement parce que l’Occident ayant vaincu par K-O, aucune puissance ni aucune idéologie n’allait plus pouvoir s’opposer à lui. Ses valeurs - économie de marché, démocratie - allaient irrésistiblement s’étendre au reste du monde» (p. 8).
Première rectification : Fukuyama est toujours néoconservateur. Il le revendique même dans un excellent petit ouvrage dont je vous conseille la lecture, si ce n'est pas déjà fait : "D'où viennent les néo-conservateurs ?", chez Grasset (présentation ici).
Seconde rectification : Fukuyama n'a jamais prétendu que l'Occident avait vaincu par KO et qu'aucune puissance ni idéolologie ne s'opposerait à lui. Ce serait absurde, complètement idiot.
La thèse de Fukuyama est la suivante : il existe un désir universel de vivre dans "une société moderne incluant la technologie, un niveau de vie élevé, les soins de santé et l'accès à un monde élargi...La démocratie libérale est un produit dérivé de ce processus de modernisation, quelque chose qui ne devient une aspiration historique que dans le cours des temps historiques" ("D'où viennent les néoconservateurs", p. 75). Et il conclut : "la démocratie est appelée à s'étendre universellement sur le long terme".
C'est, concédons le, affaire de croyance, à ce niveau-là.
Mais c'est une croyance qui aide à vivre.
Je n'arrive pas à admettre que tous les hommes n'aspirent pas à vivre dans une société dans laquelle les libertés fondamentales sont respectées, où ils ont la possibilité de choisir leurs gouvernants, et où la dignité de chaque être humain est reconnue.
Que proposaient les realpoliticiens lorsque Sarajevo était bombardé et que les puissances européennes ne bougeaient pas le petit doigt ? Que proposent-ils pour le Darfour ? Il y a tout de même quelque chose d'un peu munichois dans cette focalisation sur le jeu des puissances et sur une conception étroite de l'intérêt national.
01 juillet 2007
"D'où viennent les néo-conservateurs ?", de Francis Fukuyama
Le qualificatif de "néo-conservateur" est désormais conçu et perçu comme une insulte, les très nombreux opposants à la guerre d'Irak voyant dans ce conflit le résultat des théories développées par les néo-conservateurs. "Néo-conservateur", pour certains, est devenu synonyme de favorable à George Bush, à l'impérialisme américain, et au choc des civilisations.
En réalité, la plus grande confusion existe dans l'opinion publique quant à la définition du néo-conservatisme (certains ont même qualifié Nicolas Sarkozy de néo-conservateur...), comme il en va bien souvent lorsqu'une théorie issue des milieux universitaires vient à être reprise à grande échelle. La déformation de la théorie constitue en quelque sorte la rançon de son succès.
Le propos du petit ouvrage de Francis Fukuyama est de présenter les points cardinaux de la doctrine néo-conservatrice et d'en rappeler les origines. Il aborde aussi la question de savoir si le relatif échec de l'opération irakienne constitue un démenti de la validité des idées néo-conservatrices et si les néocon peuvent se voir imputer les résultats de la politique américaine en Irak. Comme vous brûlez d'impatience de connaître la réponse à ces questions, je vous le dis tout net : les idées néocon restent valides nonobstant les ratés américain au Moyen-Orient et ces ratés ne sont en rien imputables aux théoriciens néocon, mais à des erreurs stratégiques du commandement américain.
Les racines du néo-conservatisme
Le néo-conservatisme est apparu aux Etats-Unis, dans des universités de la côte Est, au sein de milieux d'intellectuels juifs pour la plupart, de gauche. Ce qui a uni au début le petit groupe de jeunes universitaires était un anti-communisme virulent, raison pour laquelle ils ont fini par se détacher des Démocrates, dont ils étaient originellement, et auxquels ils reprochaient une trop grande complaisance à l'égard du communisme.
Mais pour faire court, ce qui a rassemblé les néocon au début, juste après la Seconde Guerre Mondiale, ce fut de se dire que ce qui s'était passé en Europe avec l'émergence des totalitarismes, et notamment du nazisme, ne devait pas se reproduire. Le "plus jamais ça" est le fondement du néoconservatisme, doctrine de politique étrangère fondée sur la morale suivant laquelle, en tant qu'hommes (et d'hommes occidentaux singulièrement), nous avons le devoir de défendre la liberté et les droits fondamentaux de tous les êtres humains, où qu'ils soient, et quel que soit le régime politique sous le joug duquel ils ploient.
Une autre idée néocon est que "la politique étrangère reflète les valeurs de la société qui la met en oeuvre. Les régimes qui traitent injustement leurs propres ressortissants ont toutes les chances d'agir de même envers les étrangers" (p. 34). Dans ces conditions, on ne peut se contenter de mesures cosmétiques à l'égard des pays despotiques, mais il faut mettre en place un véritable changement de régime, qui, seul, permettra l'apparition de la démocratie.
Si l'on prend un exemple historique contemporain, il est bien évident que les démocraties de l'Est de l'Europe n'étaient pas réformables, mais que seul l'effondrement du régime communiste pouvait conduire à l'émancipation des peuples. Aujourd'hui, il est tout aussi vain d'espérer de réels progrès consécutifs aux pressions exercées à l'encontre de la Corée du Nord, de Cuba, de la Chine, ou de l'Iran. Il est bien possible de parvenir ponctuellement à des résultats, mais seule la destruction des régimes en place permettra la libération de ces pays.
Le néo-conservatisme s'oppose à la doctrine réaliste
Le néo-conservatisme est à l'opposé de la real politik prônée par un Henri Kissinger dans les années 60-70. Fukuyama rappelle que les réalistes partent du principe que toutes les nations luttent pour la suprématie et que le régime politique de ces nations n'est pas le plus important. "Les réalistes ne croient pas que la démocratie libérale soit une forme potentiellement universelle de gouvernement, ou que les valeurs humaines qui la sous-tendent soient nécessairement supérieures à celles qui sous-tendent les sociétés non démocratiques. De fait, ils mettent en garde contre les croisades de l'idéalisme démocratique, ce dernier pouvant devenir, selon eux, dangereusement déstabilisant" (p. 48).
Les quatres principes du néo-conservatisme
La conviction que le caractère interne des régimes a de l'importance et que la politique étrangère doit refléter les valeurs les plus profondes des sociétés démocratiques libérales. La lutte contre le communisme ou contre le totalitarisme islamiste n'est pas seulement un combat entre puissances en vue d'instaurer une domination, mais une lutte d'idées et de valeurs.
La conviction que la puissance américaine doit être utilisée à des fins morales et que les Etats-Unis doivent rester engagés dans les affaires internationales. Cela vaut aussi pour l'Europe, évidemment, mais les responsabilités des Etats-Unis à l'égard de l'avenir du monde et de l'humanité sont plus grandes car ils sont les plus puissants.
Une défiance à l'encontre des projets d'ingéniérie sociale, tel le communisme, qui visent à tout régenter. Les néo-con ne sont pas à proprement parler des Libéraux (le néo-conservatisme n'est pas une théorie économique mais une doctrine de politique étrangère), mais ils s'en rapprochent sur ce point précis.
Le scepticisme au sujet de la légitimité et de l'efficacité des institutions internationales pour imposer la sécurité et la justice. De Gaulle, en parlant du "machin" pour désigner l'ONU ne signifiait pas autre chose. Il faut dire que les organisations internationales ont toutes les raisons d'être des freins à l'expansion des droits de l'homme et de la démocratie, dans la mesure où les pires dictatures y siègent (au premier lieu desquelles la Chine, et, dans une moindre mesure la Russie, au sein même du Conseil de sécurité) et ont voix au chapitre. Onl'observe bien au darfour actuellement, où la Chine protège le régime de Khartoum pour sécuriser ses approvisonnements en matière première.
Enfin, Francis Fukuyama revient sur sa théorie sur "la fin de l'histoire", et l'explicite, ce qui apparaît là encore bien utile, dans la mesure où elle a souvent été incomprise, voire moquée.
En tout état de cause, je ne sais pas s'il a raison, mais j'ai envie de croire que "la démocratie est appelée à s'étendre universellement sur le long terme" (p. 77). Une lecture salutaire.
D'où viennent les néo-conservateurs ?, de Francis Fukuyama, Grasset, 2006, 92 p.
14 mai 2007
"Vous n'aurez pas le dernier mot", de Jean Piat et Patrick Wajsman
Sous titré "Petite anthologie désinvolte des plus belles réparties", ce charmant ouvrage est une compilation de bons mots classés par ordre alphabétique, et choisis par Jean Piat, le comédien, et Patrick Wajsman, directeur de la revue Politique internationale.
Les mots ont été prononcés par de grands écrivains, des hommes d'Etat, des comédiens de toutes époques et de tous pays. Les avocats en sont quasiment absents, mais ce recueil trouvera aisément sa place dans leur bibliothèque : les malotrus s'attribueront l'esprit qui leur fait défaut, ceux qui respectent leur serment ne manqueront pas de rendre hommage aux auteurs facétieux.
Certaines réparties sont connues, mais la plupart étaient nouvelles pour moi, ce qui est rafraîchissant car ce genre d'ouvrages répète bien souvent les bons mots apocryphes qui font sourire mais qui n'entretiennent qu'un lointain rapport avec la réalité historique.
Seul regret : les citations ne sont pas sourcées, ce qui rend délicat de s'y référer. Par ailleurs, l'impossibilité de "vérifier" que les paroles ont bien été écrites ou prononcées jette un voile de doute sur leur véracité. C'est comme les machines à voter électronique : on aimerait bien y croire, mais comme on ne peut pas recompter, il subsistera toujours une incertitude sur la conformité du résultat à la réalité.
Vous n'aurez pas le dernier mot !, Jean Piat et Patrick Wajsman, Albin Michel, 2006, 232 p.
Nous sommes à Londres, pendant la Guerre. De Gaulle prie Churchill à petit-déjeuner:
Disons à 7 heures, monsieur le Premier ministre
Réponse grognonne de Churchill, à qui ce type d'horaire a toujours paru barbare :
Pour quoi pas 6 heures, mon général ? Nous pourrions prendre notre douche ensemble !
Germaine de Staël vient de juger les différents partis qui ont successivement gouverné la France depuis le début de la Révolution. Tout le monde applaudit. Bonaparte seul se tait. Elle s'en aperçoit :
Général, est-ce que vous n'êtes pas de mon avis ?
Madame, je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique.
Vous avez raison, Général ; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi.
A la fin de la guerre du Kippour, Golda Meir dit à Kissinger :
Je ne comprends pas comment vous, un Juif, osez me demander de ne pas faire prisonniers les soldats égyptiens que nous avons encerclés dans le Sinaï.
N'oubliez pas que je suis d'abord citoyen du monde, puis américain, puis républicain, puis juif.
Ce n'est pas bien grave : en hébreu, on lit de droite à gauche !
13 février 2007
"Mignonne, allons voir...", de Marc Lambron
A année électorale, explosion de la littérature politique : portraits, biographies, enquêtes, dénonciations, polémiques, confessions, programmes, il suffit de pousser la porte d'une librairie ces temps-ci pour être enseveli sous des dizaines d'ouvrages visant à décrypter ou à exploiter l'échéance de 2007.
Pourtant, dans cet ensemble, un livre se distingue, notamment par ses qualités littéraires. "Mignonne, allons voir...", s'il ne s'attache qu'à la personne de Ségolène Royal, n'est pas une biographie classique. Il ne s'agit pas là de répéter ce que les journaux et les magazines reprennent jusqu'à plus soif : l'éducation dans une famille nombreuse, sous l'autorité d'un père militaire et conservateur, la séparation de ses parents, la rupture avec son père, l'étudiante brillante, la rencontre de François Hollande durant sa scolarité à l'ENA, le curieux attelage qu'ils forment tous les deux, son entrée dans l'Elysée de François Mitterrand, sa grossesse médiatisée, son parcours ministériel, la défense du marais poitevin et du chabichou, la conquête de la région Poitou-Charente, la prise du PS face à des Eléphants raplapla... Tout cela on le sait, et Marc Lambron, s'il l'évoque, ne nous apprend rien que l'on ignore.
Tout l'art de l'essayiste est dans sa quête du "mystère Royal". On avait un peu oublié ce qu'est un véritable essai "à la française". Non pas une somme indigeste de menus faits sans aucune mise en relation les uns avec les autres, mais la défense d'une "thèse" dans un sujet où les faits, pour être importants, doivent être sélectionnés et mis en ordre pour faire sens.
Au cas présent, le "mystère" est le suivant : pourquoi Ségolène a-t-elle terrassé si rapidement ses opposants socialistes ? Que signifie le phénomène médiatique qui s'est cristallisé autour de sa personne ? Que cela veut-il dire sur le PS ? Sur les attentes des Français à l'égard de la politique ? Plus largement, sur la France de demain ? C'est là que Lambron déploie tout son talent, en explorant avec facétie et drôlerie les différents aspects d'une candidate proprement "révolutionnaire" en comparaison de ce que le PS nous propose depuis plusieurs décennies.
Nombre des interprétations proposées prêteraient sans doute à discussion, mais les virevoltements lambronesques sont si brillants, ses saillies si jouissivement acérées que l'on a plaisir à se laisser porter par les explications de l'auteur. Il y a d'ailleurs force clairvoyance dans son parallèle entre Royal et Mitterrand, dans l'affirmation selon laquelle Royal s'adresse à l'inconscient de droite de la gauche, dans l'analyse suivant laquelle l'avénement de Royal met un terme à presque trois décennies de gauche libertaire...
"Il y a dans la fascination que Ségolène Royal exerce quelque chose de cosmétique, comme un trompe-l'oeil. Mais un trompe-l'oeil n'existe que par le plaisir que l'on prend à en être abusé avant de le dejouer. Du côté de l'illusion, Ségolène vend de la démocratie directe, des sourires charismatiques, la perspective d'un pays transformé en gigantesque réunion Tupperware. Du côté du simulacre déjoué, on trouve l'enfant de l'armée-Etat-parti qui habille de fanfreluches participatives une poigne de fer et un tempérament d'autocrate" (p. 181).
Reste à espérer que les Français déjoueront le trompe-l'oeil à temps.
"Mignonne, allons voir...", Marc Lambron, Grasset, novembre 2006, 195 p.
15 décembre 2006
"Que faire ? Agenda 2007", de Nicolas Baverez
Avec "La France qui tombe", Nicolas Baverez avait lancé la tendance de la déclinologie en France, apparaissant même comme son porte-parole le plus brillant : pour beaucoup, dont le chef de l'Etat, ce mouvement était une sorte de trahison venue d'elites mondialisées ayant le degoût de la France et méconnaissant (comme le reste de l'humanité, d'ailleurs) les immenses réussites de la France contemporaine, riche de tant de potentialités, "que-le-monde-entier-nous-envie".
Pour d'autres, les déclinologues (ou à tout le moins la mouvance proche de Nicolas Baverez) sont des patriotes qui enragent de voir la France ne pas mieux exploiter son potentiel, qui trouvent pénible d'observer gouverner de vieux politiciens capitulards qui craignent le monde, qui craignent les Français, et qui craignent avant toute chose le pouvoir dont ils disposent, qui est celui de faire les réformes dont la France a besoin pour revenir dans le peloton de tête des nations industrialisées. "Qui aime bien, chatie bien", comme le dit l'adage, et ceux qui décrivent le délabrement français ne sont pas forcément ceux qui aiment le moins la France et les Français.
Le patriotisme est une exigeance, de celles qui poussent à se tenir droit, à ouvrir les yeux, et à se retrousser les manches pour imaginer les solutions qui permettront à la France de demain d'être digne de son histoire.
"La France qui tombe" était un coup de poing dans le ventre, de ceux qui vous coupent en deux et vous coupent le souffle. Mais il n'avait pas de lendemain. On restait abasourdi par tant de lucidité un peu cruelle, mais la fragile lueur de l'Espoir ne scintillait pas au bout du tunnel. Le constat était juste, mais de solutions, point.
A en rester là, on se dit qu'il vaut peut-être mieux avoir l'inconscience des simples d'esprit et continuer à griller sa vie dans l'insouciance des lendemains. Car enfin, peu importe que le médecin ait effectué le bon diagnostic si le patient reste sur le carreau.
Cette insatisfaction que j'avais ressentie en refermant "La France qui tombe", "Que faire ? Agenda 2007" vient heureusement la réparer. Cet ouvrage fourmille de statistiques, de données, d'analyses, qui convergent vers un seul message : tout reste possible pour peu qu'on le veuille bien.
Cet essai est un véritable bréviaire de la réforme : formons le voeu que les candidats de 2007 en feront leur livre de chevet. Tout y est, en sept chapitres qui résument les enjeux à venir : "Les institutions ou la question de l'autorité", "L'Etat ou la question du bien commun", "La croissance ou la question de la production", "Le modèle sociale ou la question du travail", "L'innovation ou la question de la connaissance", "La sécurite ou la question de la liberté", "La nation ou la question de la France", pour finir avec : "Français, vous êtes la France" !
Enfin, il y a tout le talent d'essayiste de Baverez, qui maîtrise l'art de la formule et une façon bien à lui de résumer en peu de mots des situations complexes :
"Le déclin de la France est assurément un problème majeur pour l'Europe, mais l'Europe n'est pas la solution au déclin de la France. Aussi bien la priorité doit-elle aller, comme en 1958, à remettre de l'ordre dans notre pays, avant de relancer la construction communautaire à partir de 2010" (pp. 26-27).
"On fait de tout avec des aides sociales, sauf des citoyens" (p. 120).
"En démocratie, on ne sauve pas les peuples malgré eux ou contre leur gré. D'où la nécessité impérieuse d'une pédagogie de la liberté" (p. 174).
" A rebours de la dénonciation de l'ultralibéralisme, qui relève de la farce dans un pays suradministré et sur-réglementé où 54,5 % de la dépense nationale est publique, la France doit reconstruire le projet national qui fonde son identite autour de la marque de fabrique historique que constitue la conception universaliste et pluraliste de la liberté" (p. 212).
"En 2007, les Francais ne devront donc se laisser voler ni la campagne, ni leur suffrage qui ne devra pas se diluer dans la voie sans issue des extrémismes et des populismes, ni le résultat de leur vote qui devra être suivi d'effets. Car cinq années supplémentaires d'erreurs et de non-choix stratégiques donneraient une ampleur telle au retard français qu'il deviendrait difficilement rattrapable à l'horizon d'une génération. De ce fait, comme en 1981, le scrutin marquera un tournant majeur et offrira vraisemblablement la dernière occasion de moderniser la France par la voie de la réforme et non de la révolution, d'enrayer la mécanique de la guerre civile qui point" (p. 225).
Aux urnes, citoyens ! Et bonne lecture !
"Que faire ? Agenda 2007", Nicolas Baverez, Perrin, 2006, 242 p.
02 décembre 2006
"Aston Martin - Les 50 plus belles histoires", de Frédéric Brun
Dernier paru dans la collection « Les 50 plus belles histoires » de Timée-Editions, l’ouvrage de Frédéric Brun est consacré à l’une des plus belles légendes automobiles, la firme Aston Martin.
Comme l’écrit fort joliment l’auteur,
”la diffusion généralisée des perfectionnements de sécurité et de confort dans les voitures quotidiennes, en apprivoisant à l’extrême la machine, l’ont en partie dénaturée. Le vecteur de liberté est devenu une forme d’asservissement, encadré par d’innombrables règles et normes, devenues indispensables pour endiguer un flot toujours plus important de voitures. Le dompteur est mis en cage » (p.7).
Dès lors, que reste-t-il à l’automobiliste contemporain persistant à voir dans son véhicule davantage qu’un simple moyen de transport, si ce n’est l’acquisition d’une auto portant en elle une part de rêve et d’évasion ? Tel le fumeur de cigarettes, traqué, qui se rabat sur la dégustation de cigares en cercle privé, l’enfant qui sommeille en nous peut jeter son dévolu sur une voiture ancienne (une Peugeot 204 ou une 2 CV en bon état sont à la portée de presque toutes les bourses) ou sur une marque plus exclusive, telle Aston Martin, si à la passion sont associés certains moyens financiers…
50 histoires, c’est la possibilité de dresser un portrait du constructeur de 1913 à nos jours en explorant l’esprit de la marque, ses succès en compétition, mais aussi sa légende dorée, étroitement liée au cinéma : d’ « Amicalement Votre » (The Persuaders) aux aventures de l’agent 007, le choix d’une Aston Martin par la production signant la volonté de la production de transmettre ses caractéristiques au héros : élégant, racé, conquérant, et…britannique, forcément.
L’ouvrage, distrayant et bien écrit, spécialisé mais tout public, constitue une excellente porte d’entrée dans un univers bien concret, mais en marge de la réalité automobile. Ce ne sont que des voitures, mais quelles voitures !
Un joli cadeau de Noël…
Aston Martin – Les 50 plus belles histoires, Frédéric Brun, Timée-Editions, 2006, 142 p.
14 juillet 2006
"Fier d'être français", de Max Gallo
Pouvais-je attendre un meilleur jour pour vous parler du livre à succès de Max Gallo ?
L'argument de ce bref ouvrage, qui sonne comme une charge de cavalerie rendant courage et énergie à ceux que l'espoir abandonne, est résumé dans ses premières lignes :
"Il faut bien que quelqu'un monte sur le ring et dise : "Je suis fier d'être français !" Qu'il réponde coup pour coup, du poing et du pied, à ceux qui, du haut de toutes les estrades, condamnent la France pour ce qu'elle fut, ce qu'elle est, ce qu'elle sera. Si elle vit encore..."
Max Gallo dénonce alors les procureurs qui entendent rendre la France, seule, coupable des pires crimes (colonisation, esclavage, entre autres) en passant sous silence ses heures glorieuses ainsi que l'idéal qui la conduit. Il dénonce les lâchetés face aux atteintes portées à nos principes, à nos valeurs, à la démocratie, à la communauté nationale. Historien, il voit dans les mémoires plurielles des Français l'une des racines du désarroi collectif : "En fait, pour de nombreux habitants de ce pays, il n'y a plus d'histoire de France, c'est-à-dire de mémoire partagée, revendiquée, assumée tel un héritage, par tous ceux qui, un jour, sont devenus citoyens français" (p. 24).
Alors, à grands traits, il convoque l'histoire de France, de Jeanne d'Arc à la Résistance, en passant par Voltaire, Louis XIV, Henri IV, Bonaparte, Clémenceau, de Gaulle... Il rappelle les origines diverses de notre peuple situé au carrefour de l'Europe, ouvert sur l'Atlantique, sur la Méditerranée, portant jusque vers l'outre-mer. Il cite Renan, Braudel, Hugo. Il souligne que ce qui cimente les Français, ce n'est ni leur origine, ni leur religion, ni leurs caractéristiques spécifiques, mais leur vouloir-vivre ensemble fondé sur des racines solides, plus que millénaires : "C'est cela l'histoire nationale. Elle n'est pas un patchwork de cultures qui s'ajoutent et se juxtaposent et où l'une s'impose bientôt aux autres. Elle est la trame dans laquelle vient s'insérer un fil nouveau qui va enrichir la beauté de l'étoffe. Mais on ne change pas la trame. Il a fallu deux millénaires pour la constituer" (p. 57).
Max Gallo, parce que d'origine italienne, parce que de gauche, parce qu'issu d'un milieu modeste, est le mieux placé pour clamer que le patriotisme est sain, que la France n'appartient pas à ceux qui n'en entretiennent qu'une image flétrie, et que la condition du renouveau passe, pour les Français, par la fierté retrouvée d'être partie prenante d'un destin collectif. La France, quel programme !
Fier d'être français, Max Gallo, Fayard, 2006, 133 p.
En prolongement de ce post, je vous conseille vivement le visionnage de l'émission "Culture et Dépendance" du 21 juin dernier. Les invités étaient Max Gallo, Maurice Druon, et Nicolas Sarkozy. Une émission de très bon niveau. Voilà de la redevance bien utilisée ! L'émission est à visionner ici




























