"Chroniques transatlantiques"

"J'écris pour savoir ce que je pense" Frédéric Beigbeder

11 février 2008

Traite de Lisbonne : deux pour le prix d'un

Aujourd'hui, c'est solde sur les "Chroniques" ! Deux points de vue sur le Traité de Lisbonne et sa ratification, celui de Portalinus, qui écrit depuis quelques temps sur ce blog, et le mien.

Sans nous être concertés, nous avons tous deux souhaités aborder ce même sujet, sans doute le plus significatif engagé depuis le début de la présidence Sarkozy.

En tout premier lieu, vous trouverez ci-dessous le post de Portalinus.

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L’enlèvement d’Europe

C’est fait, la France vient de ratifier le traité de Lisbonne. 3 ans après l’échec du référendum sur le nouveau traité de Rome, notre pays vient de confirmer son ancrage à l’ouest par la voie de sa représentation nationale réunie en Congrès.

Le citoyen avisé aura noté l’extrême discrétion dans laquelle est survenue l’adoption de ce texte, nous sommes loin du débat passionné qui a partagé les Français en 2005.

Voilà également un rare succès à mettre à l’actif du chef de l’Etat, preuve s’il en est besoin, qu’il est plus facile de prospérer en politique étrangère qu’en affaires domestiques.

Les Libéraux que nous sommes, tout en étant d’ardents patriotes ne peuvent que se réjouir à la fois de l’adoption de ce texte qui va permettre de faciliter la prise de décision en Europe, mais aussi de la sagesse d’en avoir confié le soin à nos parlementaires.

Personne, à la ville comme au travail, au café comme au déjeuner dominical n’a commenté ce sujet d’extrême importance, tout absorbés que nous sommes à disserter sur les causes et les effets du pouvoir d’achat ou la dernière contorsion de Mme BRUNI. Seule une poignée de marginaux, extrémistes de droite ou de gauche, opposés à tout par principe ont tenté de faire du bruit avec des casseroles, ce qui ajoute le ridicule de leur attitude au ridicule de leurs idées.

Si l’on peut de prime abord regretter ce qui peut ressembler à un déni de démocratie, il faut aussi reconnaître qu’il en a été mieux ainsi. Souvenez-vous en 2005 le torrent d’élucubrations, le flot de bêtise et de fariboles qui a pu le nourrir le débat sur ladite Constitution (qui n’en était d’ailleurs pas une).

Du maire de village qui boycotta l’organisation du vote pour attirer l’attention sur le sort douloureux des chiens écrasés de sa commune aux chasseurs condamnant la restriction des dates d’ouverture de la gallinette cendrée, notre pays a perdu 3 précieuses années. Vous me direz que 3 ans de perdus rapportés aux 12 ans de perdus avec Jacques CHIRAC, c’est finalement assez peu, et vous aurez raison.

N’empêche, notre pays vieillit, s’appauvrit et recule sur tous les fronts. L’Europe est sa seule planche de salut, et c’est d’elle que vient les trop rares initiatives libérales dont nous avons besoin, comme l’ouverture des marchés ou la libre circulation des biens et des personnes. Il était donc indispensable de revoir les règles de fonctionnement dans cet ensemble à 27. Cette dynamique est nécessaire pour lancer les grands projets dont notre sphère de co-prospérité a besoin, à commencer par une politique industrielle et un effort sans précédent dans le domaine universitaire et de la recherche scientifique.

europe_drapeau

Déjà à Lisbonne, en 2000, les 15 étaient convenus de faire notre continent la zone économique la plus compétitive du monde à l’horizon 2010… Nous sommes loin du but. Mes modestes attributions professionnelles qui me conduisent souvent à Bruxelles pour y discuter de l’avenir de la filière automobile européenne ne m’incitent pas à l’optimisme. Seule l’ouverture à l’est permet de gagner du temps face aux asiatiques et à leur appétit commercial, mais pour combien de temps encore.

Une fois encore, l’Histoire est source de jouvence pour nous. N’oublions pas que c’est Zeus en personne, métamorphosé en taureau blanc qui s’est donné la peine d’enlever Europe sur une plage de Crête (déjà préoccupée par l’emploi de ses RTT notre divine mère !). On peut donc en déduire qu’elle le valait bien.

Portalinus

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L'Europe de la raison

Le traité de Lisbonne maintenant ratifié, la France retrouve toute sa place au coeur de l'Union européenne.

  • Le "non" français à la Constitution européenne a été à l'origine d'un profond traumatisme. 

Le refus par l’un des pays fondateurs de la Communauté européenne d'un Traité constitutionnel, que la France avait elle-même initié, a immobilisé la construction européenne depuis trois ans.

La vie quotidienne de l’Union a continué, des directives techniques ont été adoptées, la Commission a continué de remplir son office et d’appliquer la législation communautaire, de nouveaux pays sont devenus membres, mais l’Europe a perdu tout souffle, toute ambition, et il est clair, malheureusement, que les Européens ne comptent pas sur elle pour régler les problèmes auxquels ils font face.

Aucun des mirifiques lendemains qui chantent prévus par les tenants du « non » ne s’est concrétisé : le « non » francais n’a pas conduit à la moindre renégociation, les dispositions du libre marché que les nonistes de gauche récusaient sont toujours en place, et personne o non personne en Europe n’a suivi la gauche française dans ses lubies antimondialisation.

Le seul résultat de ce référendum surréaliste a donc été la marginalisation de la France et l’aboulie de l’Europe : un beau gachis en somme.

  • Nicolas Sarkozy a pris la dimension de la crise profonde que traversait l'Union européenne

Durant la campagne électorale, il fut le seul à aborder les questions européennes avec réalisme, alors que François Bayrou cédait - comme souvent les Centristes - à une utopie fédéraliste fort éloignée des réalités politiques européennes, et que les Socialistes ne parlaient de rien en raison de leurs divisions profondes sur ces questions.

Ainsi, le projet présidentiel de Nicolas Sarkozy indiquait-il expressément : "J'ai proposé à nos partenaires un traité simplifié, limité aux questions institutionnelles que nul n'a contestées pendant la campagne référendaire, afin que l'Europe se dote rapidement des moyens de fonctionner efficacement à 27 Etats membres".

De même, lors de son discours d'investiture de l'UMP, prononcé le 14 janvier 2007, Nicolas Sarkozy indiquait on ne peut plus clairement ses intentions : "L'urgence, c'est de faire en sorte que l'Europe puisse foncionner de nouveau en adoptant par la voie parlementaire un traité simplifié".

Ensuite, Nicolas Sarkozy a été élu sans ambigüité, puis une majorité parlementaire nette a été envoyée à l'Assemblée nationale avec pour projet de mettre en oeuvre le programme présidentiel.

Il n'y a donc aucune raison d'être surpris que le Parlement ait adopté le Traité de Lisbonne, les Français étaient prévenus à l'avance.

  • La sagesse de la voie parlementaire

Le début de polémique relatif au mode de ratification est d'autant plus étonnant que la Constitution prévoit deux modes de ratification des traités, la voie parlementaire et la voie référendaire, et qu'aucune des deux n'est plus légitime que l'autre. La norme, même en matière communautaire, est d'ailleurs que les traités sont adoptés par le Parlement. Il en allait d'ailleurs ainsi des Traités de Rome (sous la IVème République, certes), mais aussi de l'Acte unique, ou du funeste Traité de Nice.

Nous avons assisté ces derniers temps à une remise en cause de la démocratie représentative qui a quelque chose d'étonnant, alors que tout le monde prétend vouloir revaloriser la fonction parlementaire.

La réalité, nous l'avons constaté en 2005, c'est que la consultation du peuple n'est pas le meilleur moyen d'adopter un texte aussi complexe qu'un traité européen : le projet est nécessairement long, rédigé dans un langage juridique obscur pour la plupart, fait appel à des concepts et des notions que 95 % des citoyens ne maîtrisent pas, ce qui a pour conséquence de voir un autre débat se tenir, fondé sur les phantasmes, manipulé par les marchands de peur et les démagogues de tous poils.

Le référendum de 2005 a prouvé les limites de l'exercice référendaire, non parce que le résultat était négatif parce que je l'espérais positif, mais parce que le débat qui s'est tenu était fort éloigné du texte proposé.

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  • Un Traité modeste, mais utile

S'agissant du texte lui-même, je serai bref pour ne pas allonger exégérément mon propos : le rééquilibrage institutionnel donne davantage de poids à la France, le Parlement européen pèse davantage (il investit le président de la Commission), le présidence du Conseil européen aura davantage de stabilité avec un mandat de deux ans et demi pour son président, des mécanismes de coordination de la politique étrangère sont mis en place, le vote à la majorité qualifiée (indispensable au fonctionnement d'une Europe à 27) est étendu à de nouveaux domaines, le rôle des Parlements nationaux dans le processus politique est renforcé, ... Tout cela va dans le bon sens.

Il demeure, l'ambition européenne, cette foi idéaliste en la possibilité d'une union plus forte entre les peuples du continent, et en leur renaissance politique face au monde, doit encore être rallumée, et le Traité de Lisbonne n'apporte pas de remède à ce passage à vide.

Il faudra d'autres actes concrets, d'autres traités, d'autres politiques ambitieuses, pour que les Européens reprennent le goût et la joie de construire ensemble.

Marquette

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18 janvier 2008

L'euro nous enrichit

Conséquence inattendue de l'euro fort : le produit intérieur brut (PIB) français est repassé en 2007 devant le PIB du Royaume-Uni, revenant ainsi à la situation d'avant 1999, lorsque le PIB de la France était supérieur à celui de nos voisins d'outre-manche.

Seule la valorisation de l'euro par rapport à la livre sterling explique cette situation (la livre a perdu 9 % par rapport à la livre au cours des trois derniers mois).

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En effet, pour le reste, les performances économiques britanniques restent meilleures, sa croissance économique étant d'au moins 3 % depuis des années, tandis que la croissance française plafonne à 2 %. Le fameux point de croissance supplémentaire que Nicolas Sarkozy cherche désespérément à susciter, il est là...

La France est redevenue la cinquième puissance économique mondiale en terme de PIB, après les Etats-Unis, le Japon, l'Allemagne, et la Chine.

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28 décembre 2007

Le libéralisme est de gauche

Telle est la thèse, présentée de manière fort convaincante dans un ouvrage, "Il liberismo è di sinistra" , développée par deux italiens, Francesco Giavazzi, Professeur à l'Université Bocconi de Milan, et Alberto Alesina, professeur à Harvard.

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Ils ont synthétisé leur propos dans un article paru dans la revue en ligne Telos :

"L'Europe continentale est engagée dans un débat passionné sur la poursuite de réformes favorables à l’économie de marché et à un plus grand libéralisme économique. Chacun sait ce que cela signifie :  compétition, flexibilité du marché du travail, libéralisation des services, baisse des impôts, privatisations. Le débat traditionnel est le suivant : ces réformes sont des réformes de droite, elles peuvent aboutir à plus d’efficacité – et peut-être même à plus de croissance économique – mais elles ont aussi tendance à augmenter les inégalités et à se faire au détriment des plus pauvres. Donc, et ici se fait jour l’argument classique des Européens « socialement compatissants », on ne peut avancer que très prudemment dans cette direction : les gouvernements doivent procéder soigneusement et se tenir prêts à faire marche arrière à n'importe quel point. Or, une bonne partie de ce raisonnement est fondamentalement fausse.

La flexibilité du marché du travail, la déréglementation du secteur tertiaire, les réformes des retraites, une plus grande concurrence dans les subventions aux universités (qui transférerait le financement des contribuables aux utilisateurs), tout cela élimine des rentes, augmente la productivité et récompense le mérite au lieu de favoriser les inclus, offrant ainsi plus d’opportunités aux jeunes travailleurs.

Les réformes pro-marché n'impliquent pas d’échanger plus d’efficacité contre moins de justice sociale. Bien au contraire, et c’est en ce sens qu’elles sont de gauche, elles réduisent les privilèges. Tel était le message d’un livre publié en 2006 (The Future of Europe, MIT Press), et que nous approfondissons dans un livre paru récemment, Il liberismo è di sinistra (liberismo en italien ne désigne le seul libéralisme économique, et non le libéralisme politique au sens large, ndt). Ce nouvel ouvrage a été écrit à partir de l’exemple italien, mais la plupart de nos commentaires s'appliquent aussi aux autres pays européens qui ont du mal à se réformer, en particulier la France.

Notre argument est que ce sont les objectifs traditionnellement chers aux partis de gauche européens – comme la protection des plus faibles ou le refus de trop grandes inégalités et des privilèges – qui doivent les amener à adopter des politiques pro-marché. Ce qui a souvent été la norme depuis les années 1960, comme une forte réglementation, la protection des statuts, un secteur public très développé qui ne bénéficie pas aux plus pauvres mais aux plus connectés et impose de lourds prélèvements, des universités qui produisent la médiocrité au nom du principe d’égalitarisme (alors que les très riches se débrouillent d’une manière ou d’une autre pour obtenir une bonne éducation), tout cela n’est pas seulement inefficace, mais socialement injuste.

Un bon exemple peut être trouvé dans le marché du travail. En Italie, en Espagne et en France, ce marché est fractionné. Les jeunes sont embauchés avec des contrats à durée déterminée (CDD) qui n'offrent guère de protections et peu de perspectives. Quand le contrat expire, ou en France au terme du deuxième CDD, l'employeur refuse bien souvent de le renouveler, pour ne pas risquer d'avoir à convertir des embauches temporaires en emplois permanents, avec des salariés devenant d’un seul coup très difficiles à licencier. Les réformes qui élimineraient cette dualité en donnant plus de flexibilité à l’ensemble du marché, tout en conjuguant cette flexibilité avec une protection sociale appropriée, non seulement réduiraient le chômage, mais surtout bénéficieraient à ceux qui sont vraiment pauvres et aux jeunes entrant sur le marché. Voilà typiquement l’exemple d'une politique pro-marché qui favorise les plus pauvres.

On peut aussi prendre l’exemple des dépenses publiques, en s’appuyant là encore sur le cas italien. L’État italien fait peu de choses pour protéger les familles du risque de tomber en-dessous de la ligne de pauvreté. Pourquoi ? Parce que l'Italie dépense trop sur les retraites et trop peu sur les autres programmes de l’État-providence. Et qui s’oppose le plus vigoureusement à une baisse du coût des pensions qui passerait notamment par une élévation de l'âge de la retraite ? Les syndicats, soutenus par une bonne partie de la gauche ! Cette position défend non pas les autres travailleurs, notamment précaires, mais leurs propres membres, travailleurs vieillissants de secteurs fortement syndiqués et retraités de ces mêmes secteurs. Cet été, la menace d'une grève « générale » – qui auraient vu ces salariés protégés cesser le travail, mais certainement pas les jeunes avec des contrats de travail temporaires et aucune sécurité sociale – a suffi à convaincre le gouvernement de gauche d’abaisser l'âge de retraite de 60 à 58 ans. Ce qui va encore accroître le fardeau supporté par les jeunes d'aujourd'hui. Comment peut-on affirmer que ces syndicats et leurs alliés politiques de gauche représentent toujours les jeunes et les pauvres ?

S'il est établi que ces réformes n’opposent pas efficacité et justice sociale, pourquoi ont-elles tant de mal à se mettre en place dans des pays comme l’Italie et la France ? A quoi tient cette confusion de l'électeur européen « compatissant » ? La réponse de la science économique est celle-ci : les mécanismes politiques peuvent varier d’un pays à l’autre, mais le fond de l’histoire est que les « insiders » - protégés ou initiés – bloquent les réformes.

Bien entendu, ils ne peuvent justifier leur opposition aux réformes simplement parce qu’elles nuisent à leurs intérêts. Ils ont besoin de la rhétorique de la défense des plus pauvres et des plus faibles, ou en France de la « grève par procuration ».

Prenons encore un exemple, la compagnie nationale Alitalia. Voilà plus de dix ans qu’elle perd de l’argent, coûtant une fortune aux contribuables. Les pilotes sont payés autant qu'ailleurs, mais ne volent que la moitié des heures de leurs collègues des autres grandes compagnies mondiales. Les syndicats de la compagnie se battent pour continuer à recevoir des aides d’État, et après tout on peut le comprendre. Mais pourquoi la gauche au gouvernement devrait-elle s’aligner sur leurs revendications, et taxer l’ensemble des contribuables pour payer les équipages d'Alitalia ? En maintenant la compagnie en vie, elle empêche le processus de destruction créative dans le secteur de l’aviation, qui créerait plus d’emplois et non moins.

Les réformistes d’Europe doivent refuser de se laisser enfermer dans l'équation « Plus de marché égale plus d'injustice ». C'est exactement le contraire. Accepter cette équation, ou tenter de lui trouver des excuses, n’est certainement pas la bonne façon de mener la bataille des réformes. Ce n’est qu’en se ralliant à la concurrence, aux réformes et à un système fondé sur une vraie méritocratie que les parti de gauche pourront dire qu'il se battent pour les membres moins favorisés de nos sociétés européennes."

Intéressant, même si je ne suis pas certain que le seul critère de "la gauche" soit la lutte contre les privilèges...

Je ne suis d'ailleurs pas certain que la gauche française se contente d'une définition aussi sommaire.

De même, on peut tout à fait être de droite et être favorable à la lutte contre les positions acquises, le ressort de la droite, s'il est difficile à définir, ne reposant pas, lui non plus, seulement sur la volonté de préserver les positions acquises des classes dominantes, pour parler comme un marxiste. Bien d'autres questions intéragissent dans le débat public (rapport à la Nation, politique étrangère, culture, filiations historiques, conceptions institutionnelles, politiques pénale et judiciaire, ...) contribuent à façonner une identité "de droite" ou "de gauche".

Enfin, si l'analyse de Giavazzi et Alesina est fine, elle se heurte à la barrière du monde politique réel : la gauche est franchement antilibérale, et se façonne de plus en plus par rapport à cette thématique (cf. débat lors du référendum sur la Constitution européenne), tandis que la droite reste encore le camp politique où l'on peut trouver le plus grand nombre de Libéraux.

La preuve, illustrée par l'ouverture sarkozienne : les Libéraux de gauche sont maintenant...à droite !

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29 juillet 2007

La British Navy ne baisse pas la garde

Alors que le débat français sur l'opportunité de la construction d'un second porte-avions prend une tournure quasi philosophique (précédent post ici), que l'on tergiverse depuis des années à ce sujet, que le ministre de la défense n'a pas encore pris la dimension de la fonction (pas certain qu'il y parvienne un jour), que le président de la République ne marque pas un intérêt particulier pour les questions de défense, les Britanniques avancent.

Ils ont annoncé cette semaine une hausse du budget alloué à leurs forces armées jusqu'en 2011, et le premier ministre a lancé la construction de deux nouveaux porte-avions, pour 5,8 milliards d'euros (le Charles de Gaulle a coûté 3 milliards d'euros environ). Chacun de ces navires pèsera 65.000 tonnes (contre 40.500 tonnes pour le CDG) et sera fabriqué au Royaume-Uni par un corsortium privé mené par British Aerospace dans lequel Thalès sera chargé de 16 % du contrat. Les deux bâtiments seront livrés en 2014 et 2016.

HMS_Ocean

Encore plus fort : les Britanniques n'écartent pas la possibilité de construire un porte-avions en commun avec les Français, ce qui leur en ferait trois !

La France serait bien avisée de suivre l'exemple donné par nos amis d'outre-Manche : on peut bien obtenir des succès diplomatiques avec quelques avions officiels et une épouse de président jouant les missi dominici, mais il vient un temps où, dans un monde menaçant, la possibilité de l'usage de la force est seule de nature aussi à rendre audible ses exigences.

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13 juillet 2006

Garder le Parlement européen à Strasbourg ?

Il est des fois où la défense de l'intérêt général doit faire oublier les intérêts particuliers, même si lesdits interêts particuliers sont les nôtres. Il est des fois aussi où il faut savoir précéder ce qui paraît à terme comme inévitable.

Ainsi en va-t-il de la localisation du Parlement européen à Strasbourg.

parlament

La capitale de l'Union européenne est partagée entre plusieurs villes : Bruxelles, Luxembourg, Francfort, et Strasbourg. Bruxelles est généralement considérée comme la "capitale" de l'Union, et accueille les deux institutions de l'exécutif (Commission et Conseil), la majeure partie des administrations, le Comité économique et social européen et le Comité des régions. Luxembourg  héberge les institutions judiciaires (Cour de justice des communautés européennes, et Tribunal de première instance) ainsi que la Banque européenne d'investissement (B.E.I.). Francfort accueille pour sa part la Banque centrale européenne. Quant à Strasbourg, hormis le Conseil de l'Europe (qui n'est pas une institution de l'Union européenne), la ville abrite le Parlement européen, seule institution de l'Union européenne implantée en France.

La situation est cependant un peu plus compliquée en pratique, car le Parlement européen est partagé entre Bruxelles et Strasbourg. Dans les faits, l'essentiel de l'activité se déroule à Bruxelles, le rôle de Strasbourg restant résiduel : toutes les réunions législatives préparatoires, et toutes les réunions de commission où sont réellement discutés les textes prennent place à Bruxelles, tandis que le secrétariat du Parlement européen, qui emploie la majorité de son personnel, est localisé à Luxembourg. Le Parlement passe seulement quatre jours par mois à Strasbourg afin d’effectuer les votes finaux et les sessions plénières. Des réunions plénières additionnelles sont tenues à Bruxelles.

Cette situation est absurde.

Le coût de ces migrations annuelles est évalué à plus de deux cent millions d'euros : tous les parlementaires (près de 700 désormais) et leurs assistants doivent se déplacer tous les mois pour quatre jours de session seulement, il en va de même des fonctionnaires communautaires (et notamment des centaines de traducteurs). Leur transport est payé par le contribuable européen. Ajoutons que le Parlement dispose de deux sièges, un à Bruxelles et un autre à Strasbourg, ainsi que de deux hémicycles, tous les deux fort luxueux. J'ai visité le siège du Parlement européen à Bruxelles et je peux vous dire que c'est un bien beau bâtiment, extrêmement vaste et lumineux, aux kilomètres de couloirs. Strasbourg vient pour sa part de s'offrir un nouveau siège, à la pointe de l'architecture, pour défendre la position de Strasbourg, contestée.

I04europ

Il paraît donc plus rationnel d'avoir un siège unique. Alors pourquoi Bruxelles plutôt que Strasbourg ou Luxembourg ?

Tout milite pour Bruxelles.

  • C'est la solution la plus pratique car déjà nombre d'institutions s'y trouvent, ainsi que toutes les ambassades, groupes de pression, l'administration communautaire.

  • C'est une solution assez logique sur le plan fédéral : Bruxelles est la capitale d'un petit pays de l'Union, francophone enclavée en Flandres, et jouit déjà d'un statut particulier de capitale internationale (siège de l'OTAN, notamment).

  • Bruxelles est très bien desservie par les réseaux de transport : important car il faut que les Eurodéputés puissent aisément retourner dans leur circonscription si l'on veut que l'Europe soit "proche des citoyens".

  • Bruxelles est bon pour la France : Bruxelles est francophone et proche de la France (70 minutes depuis Paris).

  • Bruxelles est la plus appropriée sur le plan politique : chacun admet en général qu'il faut insuffler davantage de démocratie dans l'Union européenne. Qui dit démocratie dit contrôle, contrôle du pouvoir exécutif et de l'administration. La proximité géographique rend plus facile le contrôle démocratique effectué par le Parlement européen, émanation directe des peuples d'Europe.

Strasbourg_photo_36

Dans ces conditions, il me semble que la France devrait proposer de transférer tout le Parlement européen à Bruxelles.

En effet, les arguments en faveur du transfert sont assez puissants pour ne pas disparaître du jour au lendemain. Une pétition a déjà été lancée (http://www.oneseat.eu/), sans succès pour l'heure, mais la question continuera d'être posée. Il sera de plus en plus difficile pour la France de justifier une position irrationnelle fondée sur une certaine conception du prestige national.

Par ailleurs, l'unanimité étant requise pour décider du siège des institutions européennes, l'approbation de la France est indispensable. Plutôt que d'utiliser notre capacité de blocage pour interdire tout débat sur question du siège du Parlement européen, pourquoi ne pas utiliser notre position incontournable pour négocier pour Strasbourg une contrepartie à la hauteur de la perte pour la ville ? Strasbourg serait à coup sûr gagnante si on y implantait des laboratoires de recherche, ou si on y créait une grande université européenne financée par l'Union européenne. Bien d'autres projets pourraient aussi être envisagés.

La position de la France ne me paraît pas tenable à long terme, car nos arguments ne sont pas rationnels. Il est préférable sans doute que nous initions un mouvement qui sera salué par tous, afin de préparer une alternative de qualité pour Strasbourg.

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16 juin 2006

Marche turque

La marche actuelle de la construction européenne désoriente jusqu'aux Européens les plus convaincus (dont je suis) :

"Les ministres des affaires étrangères des Vingt-Cinq sont parvenus, lundi 12 juin, à un compromis sur l'ouverture du premier chapitre des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, malgré l'opposition des Chypriotes.

Les chefs de la diplomatie sont réunis à Luxembourg pour un conseil d'association UE-Turquie, où devrait être clôturé le premier des 35 chapitres thématiques des négociations d'adhésion entamées avec Ankara le 2 octobre 2005.

Les autorités chypriotes grecques s'opposaient à la clôture de ce premier chapitre – qui concerne la science et la recherche – tant que la Turquie ne les aurait pas reconnues. Mais les 24 partenaires de Chypre estimaient que le texte de ce chapitre n'était pas le cadre adéquat pour une référence politique. Après des débats électriques, les ministres des Vingt-Cinq ont accepté d'enrichir le texte afin de marquer le mécontentent européen, tout en convaincant Nicosie de mettre un bémol à ses desiderata, pour ne pas bloquer le dialogue avec Ankara

Un rappel à l'ordre a donc été inséré dans ce chapitre, sous la forme d'une référence au "protocole d'Ankara", qui oblige la Turquie à ouvrir ses ports et aéroports aux bateaux et aux avions venant de Chypre. Ankara a signé ce texte, mais refuse de l'appliquer tant que les produits chypriotes turcs ne pourront pas transiter par le sud de l'île ; les deux parties se prenant en otage." (Le Monde, 12 juin 2006).

Ainsi, l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne continue à marche forcée, malgré tous les obstacles existants à une telle intégration.

Le premier obstacle tient à l'état actuel de la construction européenne : la constitution européenne a été rejetée par les Néerlandais et les Français, les institutions sont paralysées en raison de leur inadaptation à un fonctionnement à 25 Etats, aucun Grand Européen ne préside à un Etat majeur de l'Union européenne (Romano Prodi vient juste d'arriver au pouvoir en Italie), l'Europe est contestée par les opinions publiques européennes jusque chez les nouveaux adhérents (l'attitude de la Pologne est à cet égard unesource d'inquiétude permanente)... Bref, les Européens gèrent l'existant, mais ne savent pas ce qu'ils veulent faire ensemble, ni comment organiser leurs relations futures. Autant dire que ce n'est sans doute pas le meilleur moment pour - en plus - engager des négociations d'adhésion avec une Turquie très peuplée, farouchement nationaliste, et apportant avec elle quantités de nouveaux problèmes.

Le deuxième obstacle tient à l'attitude de la Turquie : Elle persiste à ne pas reconnaître un Etat membre de l'Union, Chypre, ce qui à soit seul devrait suffire à repousser les discussions au jour où la Turquie avancera sur ce dossier ! De plus, la Turquie est engagée dans une attitude de chantage insupportable vis-à-vis de l'Union, disant en substance : "Nous entrons, ou alors vous aurez le chaos à vos portes et nous nous tournerons vers les peuples turcophones et musulmans. Et n'oubliez pas vos investissements chez nous !". Inacceptable ! La situation de la négociation semble inversée, les puissances européennes courbant l'échine devant un candidat sûr de lui et arrogant.

Le troisième obstacle tient à la nature même de la Turquie : le débat fait rage au sujet de l'identité européenne de la Turquie, mais il me semble assez clair que la Turquie n'est pas européenne, car elle se trouve ... en Asie !  Certes, 5 % de son territoire se trouve en Europe, mais les enclaves de Ceuta et Melilla ne font pas de l'Espagne un pays africain, et St Pierre et Miquelon ne fait pas de la France un pays américain... La religion musulmane, quant à elle, ne constitue pas véritablement un problème, puisque Albanie et Bosnie Herzégovine seront un jour des membres de l'Union et que la France est déjà un pays en partie musulman (les 10 % de musulmans français -estimation discutée, aucune statistique fiable n'existant en la matière - sont plus nombreux que les 5 millions de Libyens).

Le dernier obstacle tient au refus des opinions publiques : Dans de nombreux pays (France, Autriche, Pays-Bas, Chypre, notamment) une majorité de citoyens rejette l'adhésion turque. S'agissant de la France, Chirac-Villepin-Douste-Blazy sont engagés en faveur de l'adhésion turque alors que les Français s'y opposent massivement et que le parti majoritaire lui-même est contre ! Le mépris pour le peuple et pour la majorité est à son comble.

Et là nous arrivons à un problème plus spécifiquement français, qui tient au rôle réduit que joue le Parlement en matière de politique étrangère. S'appuyant sur les fables du prétendu "domaine réservé" (dont il n'y a trace dans le texte de la Constitution), la pratique de la Vème République a fait des affaires étrangères et de la défense des secteurs où le pouvoir exécutif jouit d'une grande latitude d'action. L'affaire turque prouve que cette pratique n'est plus acceptable : les parlementaires français auraient du se prononcer sur la décision d'engager les négociations avec la Turquie, et aurait du pouvoir contraindre le pouvoir exécutif à suivre sa décision. Mon petit doigt me dit que les députés UMP n'auraient pas accepté que ces négociations soient entamées...

Qui peut accepter que le Président seul engage la France sur ce chemin ?

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06 avril 2006

"Chirac contre l'anglais" - Réponse à Charles Bremner

J'aime bien le blog de Charles Bremner, le correspondant du Times à Paris. Je viens d'ailleurs de récemment l'ajouter à la liste de mes blogs préférés, dans la colonne de droite.

Il demeure que je me suis un peu emporté à la lecture de l'un de ses récents messages, portant sur l'épisode qui a vu Jacques Chirac quitter la salle d'une réunion européenne lorsque Ernest-Antoine Seillière, s'exprimant en tant que président de l'UNICE (le patronat européen), a pris la parole en langue anglaise.

Comme je ne suis pas certain que Charles Bremner publie ce commentaire (il les filtre), je vous le restitue ci-dessous :

"Cher Monsieur Bremner,
Vous maniez l'ironie et la moquerie avec talent, cela ne vous donne pas raison pour autant.
Chirac a eu raison de marquer son désaccord avec Seillière. Pour une fois qu'il agit avec un peu d'estomac, ce grand escogriffe, je ne vais pas lui jeter la pierre.
Faut-il rappeler que la langue française est l'une des langues officielles de l'Union européenne, et que davantage d'Européens parlent le français que l'anglais (et d'ailleurs davantage l'allemand que le français) ? Il n'est donc pas du tout incongru que que les Français parlent français, les Allemands allemand, et, bien entendu, les Anglais anglais. Pourquoi faudrait-il que chacun s'exprime dans un globish (global english) lobotomisé interdisant à beaucoup d'exprimer leurs idées avec subtilité ? Car même si l'on est à l'aise dans une langue étrangère, si l'on peut parler à bâtons rompus et parfaitement se faire comprendre, bien peu (seuls les bilingues de naissance, je pense) sont aussi à l'aise dans leur langue maternelle que dans une langue étrangère. Pourquoi se mettre en état d'infériorité en parlant une langue qui n'est pas la nôtre face à des Britanniques qui bien souvent sont fort médiocres en langues étrangères et ne font aucun effort pour se mettre à la porté de leurs partenaires (et je ne parle par des Américains, bien pires en la matière) ? Et ce sont les Français qui sont arrogants ?
Par ailleurs, ce que vous ne semblez pas saisir, Monsieur Bremner, c'est l'identité française. Je sais que c'est un peu grandiloquent, ce que je viens d'écrire, mais tant pis, cela pour donnera une occasion de plus de vous gausser. Vous pouvez moquer l'identité française, la ridiculiser, c'est votre droit. Mais force est de constater que vous ne la respectez pas. La moquerie, si facile s'agissant des Français, bouc émissaires naturels des médias anglo saxons, vous met en position avantageuse, mais témoigne plutôt de votre fatuité et d'un clair manque d'ouverture d'esprit.
L'identité française, ce n'est pas une race, ce n'est pas une religion, ce n'est pas un territoire (on peut être très français sans vivre dans l'hexagone), être français c'est le "vouloir-vivre ensemble" de Renan et c'est parler français.
Il est bon de parler d'autres langues étrangères. Il est même sans doute pratique que l'une d'entre elles soit choisie plutôt que les autres pour communiquer entre étrangers. Et l'anglais est sans doute une bonne langue à cet égard.
Mais on ne peut ignorer que 140 millions de personnes ont le français pour langue maternelle (et je n'intègre pas les Bulgares...Là encore, la moquerie met les rieurs de votre côté, mais ne fait pas un argument), que des dizaines de millions de personnes apprennent cette langue comme langue étrangère, et que le français porte en lui un patrimoine extrêmement riche. Alors oui, le français est notre identité et nous n'avons pas envie de la troquer contre du mauvais anglais.
Souffrez que nous existions, Monsieur Bremner !

P.S. : quoique résidant aux Etats-Unis d'Amérique et étant parfaitement capable de rédiger ce commentaire en langue anglaise, j'ai préféré m'en abstenir dans un acte de Résistance symbolique dont la portée ne vous échappera sans doute pas !"

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21 mars 2006

Devenir Batave

Intéressant article au sujet de la politique d'intégration des immigrés aux Pays-Bas dans le New York Times du 16 mars dernier, que vous pouvez lire en cliquant ici : Pays_Bas.doc

En substance, il apparaît que les Néerlandais ont mis en oeuvre des mesures visant à faciliter l'intégration des immigrés ayant choisi les Pays-Bas comme terre d'accueil. L'une d'entre elles consiste à procéder à une sorte de mise au point, dès l'arrivée, sur les valeurs des Pays-Bas par la projection d'un film d'une durée de deux heures.

Les valeurs des Pays-Bas, on les connaît : c'est une grande liberté de moeurs avec, par exemple, la libre consommation de drogues douces, la prostitution en plein jour dans les fameux "quartiers rouges", le mariage homosexuel, l'égalité hommes-femmes, la démocratie, la liberté d'expression, la tolérance. Ce n'est pas nouveau, déjà au XVIIème siècle ceux qui étaient persécutés à raison de leur foi et ceux qui aimaient la liberté trouvaient dans les Pays-Bas un havre de tolérance et de paix.

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Cette grande liberté de moeurs va aussi avec un ancrage européen profond et un attachement très fort aux valeurs occidentales. Les Pays-Bas, après avoir courageusement combattu l'Allemagne nazi, sont devenus après guerre jusqu'à aujourd'hui un membre solide de l'Alliance atlantique.

Ceci est bien connu. Et pourtant, il semblerait que les Musulmans des Pays-Bas aient été fort choqués que leur pays d'accueil - voire leur pays tout court - ait pris le soin de rappeler dans un film pédagogique ce que sont les Pays-Bas, et ce que signifient les libertés d'expression et de moeurs dans un société libérale.

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Que montrait ce film, intitulé sobrement "Les Pays-Bas" ? Une femme prenant un bain de soleil seins nus (comme il y en a des millions sur les plages de France l'été), un avertissement sur les droits dont bénéficient les couples homosexuels, et d'autres images sur le pays (les Néerlandais sont plutôt froids et distants, il y a de fréquents embouteillages, et il faut faire attention aux dangers liés aux inondations. Apparemment pas d'avertissement sur les dangers liés à la présence de moulins à vent ou sur la surconsommation de gouda..). Un porte parole du Ministère de l'Immigration indique "People do need to know what kind of country they are coming to. You have to know a little about the values here, like the fact that men and women have the same rights." ("Les gens doivent savoir dans quel type de pays ils viennent. Ils doivent en savoir un petit peu sur les valeurs que nous avons ici, comme le fait que les hommes et les femmes disposent de droits identiques").

Pour les associations musulmanes, il s'agirait d'une provocation. Une provocation que d'être libre et de le dire ! Une provocation pour les Néerlandais que d'être néerlandais ! Nul pourtant n'ignore, ou ne peut ignorer, que les Pays-Bas sont les l'un des pays les plus libéraux de la planète. Ceux qui viennent aux Pays-Bas et n'en acceptent pas les valeurs, souhaitant conserver les leurs (ce qui, bien entendu leur droit le plus pur), feraient bien de choisir une autre terre d'émigration. L'Arabie Séoudite me paraît bien mieux indiquée.

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Les réactions sus-mentionnées contribuent en fait à renforcer les arguments des autorités néerlandaises : les tensions raciales et religieuses qui sont apparues aux Pays-Bas à l'occasion de l'assassinat du cinéaste Théo Van Gogh (et que nous connaissons à un degré sans doute supérieur en France) et de l'apparition du mouvement Pym Fortuyn ont décillés les Néerlandais. Dans le pays détenant la deuxième plus forte proportion de Musulmans dans la population de l'Union européenne (avec 6 %, après la France) on a longtemps cru que l'immigration d'origine musulmane finirait par s'intégrer à la population, comme cela a pu être le cas avec des vagues d'immigration antérieures. Tel n'a malheureusement pas été le cas : Plus de 700 000 immigrés ne parlant pas la langue néerlandaise, et nombre d'entre eux refusent les règles de vie en commun aux Pays-Bas.

L'entreprise des autorités néerlandaises consistant à faire de la pédagogie sur le libéralisme de leur société, à rendre obligatoire l'enseignement du néerlandais, et à effectuer des tests de culture néerlandaise est donc parfaitement louable, mais n'est-il pas déjà trop tard ?

Posté par Marquette à 05:28 - Politique européenne - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

18 octobre 2005

La fin d'une certaine idée de l'Europe (II)

(Suite du post du 10 octobre)

L’Europe s’est élargie sans se réformer, les intérêts des uns et des autres se négocient avec âpreté, la seule évocation de la solidarité communautaire provoque sourires ou haussements d’épaules, et les derniers arrivés n’ont même pas le bon goût de se faire discrets et de laisser les Grands décider ce qui est bien pour eux. L’Europe titube, l’Europe se cherche un avenir, l’Europe ne sait pas où elle va.

Nervous breakdown !

Et c’est à ce moment précis qu’est donné le coup d’envoi des négociations d’adhésion avec la Turquie : L’Europe me fait penser à ces couples en crises qui pensent que l’arrivée d’un nouvel enfant va sauver leur union. Cela marche rarement, et ne rend en général la séparation que plus douloureuse.

Cette décision est parfaitement inopportune, ni aujourd’hui, ni demain d’ailleurs.

Entendons-nous bien : si la Turquie n’a pas sa place dans l’Union européenne, ce n’est ni parce que les Turcs sont musulmans (l’Albanie et la Bosnie seront membres  de l’UE un jour ou l’autre), ni parce que les droits de l’homme ne sont pas suffisamment respectés (la situation s’est déjà bien améliorée), ni parce que le génocide arménien est toujours nié, ni parce que la Turquie occupe militairement une partie du territoire d’un Etat membre, ni parce que le PNB turc est largement inférieur à celui des Etats membres de l’UE : c’est tout simplement parce que la Turquie n’est pas un pays européen !

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Chacune des raisons évoquées ci-dessus devrait suffire à faire réfléchir quant à la position à adopter, mais le critère dominant est géographique, critère auquel aucune négociation ne pourra jamais remédier. Certes, une infime partie du territoire turc (5%) se trouve en Europe, mais en suivant cette logique la France va demander son adhésion à l’ALENA et au MERCOSUR (à cause de la Guyane), et l’Espagne à l’Union africaine (à cause de Ceuta et Melilla) !

La question des frontières ultimes de l’Europe a toujours été repoussée à des jours meilleurs. Il est temps de la résoudre dans le calme et la clarté.

L’Europe, ce n’est pas seulement l’économie de marché (auquel cas il faut y intégrer le Japon et les Etats-Unis) ; ce n’est pas seulement la démocratie et les droits de l’homme ; dans nos sociétés sécularisées, ce n’est pas seulement le christianisme (même si avec le judaïsme, et les héritages grec et romain il constitue le fondement culturel de l’Europe) ; ce n’est évidemment pas une race,… L’Europe, c’est avant tout un territoire, clairement délimité au Sud (mer Méditerranée), à l’Ouest (océan Atlantique), au Nord (mer du Nord et cercle polaire arctique), mais un peu plus flou à l’Est. Il demeure que l’ensemble russe et le détroit du Bosphore constituent des délimitations qui font généralement consensus.

Autant dire que je suis en total désaccord avec la conception de Dominique de Villepin, qui écrivait tout récemment dans L’Homme européen : « La seule frontière que trace l’Union européenne est celle de la démocratie et des droits de l’homme…Jamais l’Européen ne se sent lié par un territoire. » Alors bienvenue au Canada, au Liban et à l’Ile Maurice !

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Non, sérieusement, l’Union européenne pourrait sans doute encore s’élargir à la Roumanie, à la Bulgarie, puis aux Balkans et à l’Albanie. Et ce devrait être tout. Faute de quoi ce n’est plus l’Union européenne, mais une sorte de vaste ONU régionale sans volonté, et finalement sans grande utilité.

La Turquie peut parfaitement, tout comme l’Ukraine et la Biélorussie, être un partenaire privilégié de l’Union sans pour autant en devenir un Etat membre : appartenance à l’OTAN, à la Convention européenne des droits de l’homme, à l’union douanière et au grand marché unique avec l’Union européenne, à l’Eurovision et à la coupe d’Europe de football. C’est déjà pas mal. On peut considérer que les promesses d’adhésion effectuées en 1963 ont été tenues au-delà de toutes les espérances turques, vu l’état embryonnaire de la Communauté européenne en 1963…

L’Europe, ce ne peut-être aussi qu’un « vouloir-vivre ensemble », pour reprendre la belle expression de Renan. Il faut que les peuples la désirent, il faut aussi qu’ils aient envie de partager ensemble une même communauté de destin. Il faut donc leur demander leur avis sur les orientations à donner à l’union le plus souvent possible, par la voie des urnes.

Or que nous propose-t-on ? Un référendum, mais lorsque les négociations auront été bouclées ! Beaucoup trop tard, beaucoup trop blessant pour la Turquie si une réponse négative devait être donnée, beaucoup trop difficile pour les Français de prendre le risque d’une nouvelle crise !

Les deux grands escogriffes de l’exécutif français, tout à leur grande idée de montrer que nous Français sommes les amis du monde musulman, maintiennent un cap contestable à l’encontre des désirs d’une large majorité de leurs concitoyens, et à l’encontre même d’une majorité écrasante du parti dont ils sont issus ! Selon un sondage récent (Valeurs Actuelles du 30 septembre 2005), confirmant toutes les autres enquêtes d’opinion effectuée à ce sujet, 65 % des Français sont défavorables à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, et plus de 70 % de ceux se disant proches de l’UMP.

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Visiblement, aucune leçon n’a été tirée ni du choc de l’élection présidentielle de 2002, ni du référendum raté sur le traité constitutionnel. Pourtant, s’agissant de cette dernière consultation, je suis persuadé que si Jacques Chirac avait clairement dit aux Français qu’il s’opposerait à l’ouverture des négociations, une majorité des électeurs aurait pu approuver le traité constitutionnel.

En fin de compte, les partisans de la constitution d’une Union européenne de type fédéral, dotée d’une dimension économique mais aussi politique, sont les plus fermes opposants à l’intégration de la Turquie dans l’UE : l’extrême droite s’y oppose, mais seulement parce qu’elle trouve là façon d’entretenir son fonds de commerce de haine et de médiocrité ; quant à l’extrême gauche, elle reste figée dans une même glaciation des esprits face au prétendu dumping social.

Quant au centre gauche et le centre droit pro-turcs, pour certains il s’agit sans doute d’une affection trop grande pour les belles idées (celle d’une Turquie à l’image d’Istanbul, occidentalisée, laïque, dynamique et moderne qui, intégrée à l’Union européenne servirait d’exemple au monde arabo-musulman et favoriserait la compréhension entre les peuples dans la joie et l’allégresse), pour d’autres, c’est tout simplement le renoncement à s’opposer à un mouvement plus fortement désiré par d’autres.

Et Chirac dans tout cela ?

Chirac ?

Chirac ?

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***

Pour prolonger cet article déjà bien long, vous trouverez ci-dessous des articles rédigés par trois grands Européens de nationalité française, de droite, du centre, et de gauche : Patrick Devedjian, François Bayrou, et Robert Badinter.

Patrick Devedjian dans Le Figaro du 4 octobre 2005 (extraits)

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LE FIGARO.– Vous avez retrouvé hier votre siège de député, la veille de l'ouverture des négociations avec la Turquie. Réclamez-vous toujours leur suspension ?

Patrick DEVEDJIAN.– Je la souhaite parce que la Turquie n'est pas un Etat démocratique. Je ne vois pas pourquoi la Turquie d'Erdogan serait exemptée de ce que nous avons exigé pour le Portugal de Salazar, l'Espagne de Franco, la Grèce des colonels, et, tout récemment pour la Croatie. Le rapport de Günter Verheugen, en 2004, déclare que la torture n'est plus pratiquée «systématiquement». C'est une belle consolation ! J'ajouterai que l'île de Chypre fait désormais partie du territoire européen, et l'armée turque occupe une partie de ce territoire. Pour la première fois de son histoire, l'Union européenne négocie avec une armée d'occupation ! Ceux qui évoquent le Général de Gaulle devraient vraiment comprendre le scandale que cela représente.

LE FIGARO.– Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, n'a-t-il pas raison de reprocher aux adversaires de la candidature Turque leur repli sur un «club chrétien» ?

Patrick DEVEDJIAN.– L'Europe n'est pas un club chrétien : c'est un club de démocrates. Monsieur Erdogan est le plus mal placé pour nous reprocher, à nous Européens, de former un club confessionnel. Il faut rappeler qu'il dirige un pays qui a chassé pratiquement tous les chrétiens et les juifs. En s'opposant à l'intégration dans l'Union européenne de Chypre Nord, il refuse à de nombreux musulmans, qui vivent sur son sol, d'accéder à l'Union.

LE FIGARO.– N'est-il pas un peu tard pour réclamer le veto de la France à l'ouverture des négociations ?

Patrick DEVEDJIAN.– Mais la Turquie s'était engagée à devenir un pays démocratique ! Or, elle n'a donné aucun gage dans ce sens. Bien au contraire, elle a promulgué un nouveau code pénal qui est liberticide à l'égard de la presse, elle refuse de reconnaître Chypre, elle pratique encore la torture, et elle ne veut pas entendre parler d'une reconnaissance du génocide arménien, ce qui montre qu'elle est incapable d'assumer son passé.

LE FIGARO.– Nicolas Sarkozy lui-même a choisi de «ne pas dramatiser» les désaccords qui l'opposent au président de la République sur le dossier turc. Il rappelle que les Français se prononceront obligatoirement à la fin des négociations, par référendum.

Patrick DEVEDJIAN.– Il y a déjà eu un premier référendum, le 29 mai, qui a largement démontré que l'opinion publique française était hostile à l'entrée de la Turquie et à l'élargissement indéfini de l'Union Européenne. Et d'autre part, on ne peut pas dire que l'on a eu tort de «promener» la Turquie pendant quarante ans, et au même moment proposer de continuer la promenade pendant quinze ans de plus. Notre gouvernement peut parfaitement, comme l'envisage l'Autriche, utiliser son droit de veto. Je rappelle que Dominique de Villepin a déclaré le 2 août que l'ouverture des négociations était inacceptable tant que la Turquie n'aurait pas reconnu Chypre. Cette position me conviendrait, pourvu qu'elle soit maintenue. Mais le premier ministre semble y avoir renoncé.

***

François Bayrou dans Le Point du 5 août 2004 (extraits)

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Le Point : Pourquoi ne voulez-vous pas que la Turquie entre dans l'Europe ?

François Bayrou : Parce que je défends l'idée que l'Europe doit devenir une unité politique. L'adhésion de la Turquie rendrait impossible, ou en tout cas très difficile à atteindre, cette ambition. Il faut comprendre que le débat sur la Turquie est en réalité un débat sur l'Europe. Il y a, d'un côté, ceux qui pensent que l'Europe n'a comme objectif que d'être une zone de paix et de droit unifié dont les acteurs, principalement les Etats, organisent la coexistence pacifique et le commerce. Certains diront : ce n'est déjà pas mal ! Mais d'autres, dont je suis, et dont étaient Robert Schuman, Jean Monnet, François Mitterrand ou Valéry Giscard d'Estaing, veulent tout autre chose. Ils veulent que l'Europe devienne un acteur de premier plan sur la scène internationale à l'égal des Etats-Unis, de la Chine. Ils veulent que l'Europe participe aux décisions qui vont organiser l'avenir de la planète. Ils s'inscrivent dans la lignée de ceux qui, depuis cinquante ans, défendent l'idée d'une communauté de destins, d'une Europe qui a un projet et une civilisation à défendre.

Pourquoi la Turquie ne ferait-elle pas partie de cette civilisation ?

Parce que la Turquie n'est européenne ni par la géographie ni par l'histoire ni par la sociologie. Son anthropologie n'est pas la même que la nôtre. J'ai eu récemment une intéressante conversation avec le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan lors de son passage à Paris. Il m'a dit : " Pour nous, il faut que l'Europe soit un lieu de rencontre de civilisations différentes. " C'est donc bien qu'à ses yeux il y a différence de civilisation. Au cours de notre conversation, il y a eu un moment extrêmement instructif. Nous avons parlé de la laïcité et le Premier ministre Erdogan a prononcé cette phrase que je cite entre guillemets : " Les hommes, les personnes, ne sont pas laïques, il n'y a que l'Etat qui soit laïque. " Or, pour nous, Européens, c'est en nous-mêmes qu'est la laïcité. Dans notre propre vie, nous séparons ce qui ressortit à la conviction religieuse de ce qui appartient à notre vie de citoyen. Cette idée, si j'ose dire, de la laïcité intérieure est en réalité au coeur même de notre mode de vie, la clé de voûte de notre société.

Chez nous, même un prêtre est un citoyen laïque. Lorsqu'il vote, il s'inscrit dans un ordre de motivations complètement différent de celui qui a provoqué, suscité l'engagement de sa vie, son sacerdoce. Il est vain de nier les différences, les identités.

Vous voyez en fait à quelle logique politique obéit ce projet de l'Europe vague, zone de rencontre et de conciliation juridique. Elle obéit à la logique de l'extension perpétuelle. Aujourd'hui, la Turquie, demain, évidemment, les pays du Maghreb, puis Israël et la Palestine et puis bien sûr l'Ukraine (qui appartient à l'Europe), la Russie jusqu'aux frontières du Japon. Ce projet est le rêve de tous ceux qui en fait n'ont jamais voulu de l'Europe et, notamment, le rêve de ceux qui, aux Etats-Unis, considèrent que l'Amérique ne doit pas avoir de concurrent. C'est la raison pour laquelle George Bush a tellement soutenu l'entrée de la Turquie en Europe.

Mais l'Europe s'est engagée, depuis 1963, à intégrer un jour la Turquie...

En 1963, le projet européen n'était pas un projet d'union politique, c'était un marché commun. La dénomination officielle l'atteste assez : Marché commun. La promesse qui a été faite à la Turquie concernait ce marché commun. Elle a été tenue avec l'union douanière qui a été scellée avec la Turquie. On aurait bien fait rire le général de Gaulle en lui disant que la Turquie avait vocation à se fondre dans un ensemble politique européen !

Mais il y a eu cependant le sommet de Helsinki en 1999, où l'on a promis à la Turquie d'examiner sa candidature cette fois à l'UE, et non plus au Marché commun...

Cela est tout à fait exact et mérite qu'on s'y attarde. Quand les Turcs disent qu'à Helsinki on les a admis comme membres potentiels de l'Union, ils ont raison. Il n'y a pas de doute que la décision de Helsinki n'était pas seulement un engagement à examiner avec bienveillance les conditions de leur candidature, mais bel et bien une reconnaissance de la vocation de la Turquie à entrer dans l'Union européenne. Une lourde responsabilité a alors été prise par Jacques Chirac. Certains, qui étaient autour de la table à Helsinki, me l'ont raconté avec un luxe de détails. Cela s'est passé en quelques minutes. Jacques Chirac s'est engagé de toutes ses forces et a emporté la décision. Il a même contribué à régler les derniers détails, à lever les dernières réserves qui s'étaient exprimées. Cela sans aucun débat devant les Français et, plus grave encore, sans débat ni informations au Parlement. Seuls Valéry Giscard d'Estaing et moi avons exprimé immédiatement notre refus.

Un pas normalement décisif a été franchi. Naturellement il est désormais très difficile de revenir en arrière sans humiliation pour le peuple turc. Je suis parfaitement conscient que la parole de la France a été engagée. Mais la question est trop grave pour être éludée. Je pense qu'une telle décision serait pour l'Europe une condamnation du projet tel que l'ont porté les pères de l'Europe. Ce serait une victoire absolue de ceux qui veulent une Europe intergouvernementale, qui cherchent aussi à préserver leur pré carré diplomatique, à maintenir la division et l'inexistence politique de l'UE.

Les partisans de l'adhésion turque assurent qu'en cas de refus, au lieu de s'arrimer à l'Europe, la Turquie risquerait de dériver vers l'islamisme...

C'est une affirmation très grave, une sorte de chantage. Cela veut dire : vous allez délibérer avec un pistolet sur la tempe. Les hommes politiques qui disent cela n'ont pas toujours bien réfléchi à la portée de cet argument. Une relation de voisinage n'est pas une relation hostile. C'est au contraire une relation de confiance, amicale et fondée sur la coopération. Je suis pour la coopération avec la Turquie, je suis pour un traité exclusif entre l'Union européenne et la Turquie qui garantisse à ce pays un statut qui ne soit pas un statut anonyme. Mais je ne peux pas imaginer que la Turquie soit intégrée à l'UE. Il faut bien comprendre que le traité de Nice a avalisé un équilibre politique désormais fondé sur la démographie. Les députés allemands au Parlement européen sont 99 et les Français 72. Avant Nice, il y avait 99 Allemands et 89 Français. Un système qui permettait de marquer une différence démographique tout en conservant un équilibre politique. A Nice, cet équilibre politique a été rompu. C'est une des raisons pour lesquelles nous avons voté contre ce traité soutenu par Chirac et Jospin qui l'avaient négocié ensemble. A l'aune de Nice, la Turquie, qui aura dans quelques décennies plus de 100 millions d'habitants, sera le décideur politique majeur en Europe. Cela naturellement ne marchera pas et condamnera l'Europe.

Est-ce que le problème n'est pas dû à l'absence de critères précis de définition de l'Europe ?

Bien sûr ! Si l'on prend en compte les seuls critères de Copenhague - démocratie, respect des droits de l'homme, des minorités, etc., les Japonais les remplissent, et auraient vocation à être européens...

La Turquie a tout de même joué un rôle dans l'histoire de l'Europe...

Mais il y a des quantités de pays qui ont aussi joué un rôle en Europe. Prenez la Russie ou l'Ukraine. Mais si l'on intègre tout le monde, on fait de l'Europe un mixte d'Onu régionale et d'Otan. Une organisation régionale de l'Otan. Cela convient très bien aux Etats-Unis.

***

Robert Badinter dans Le Monde du 13 octobre 2005

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Avec la Turquie, l'Europe renonce


Que le ministre britannique des affaires étrangères, Jack Straw, triomphe est légitime. L'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie marque la victoire de la diplomatie anglaise, appuyée par le renfort téléphonique de Mme Condoleezza Rice. Ont disparu : les conditions ultimes que paraissait vouloir imposer, encore au mois d'août, le gouvernement français, c'est-à-dire la reconnaissance préalable de la République de Chypre et du génocide arménien par la Turquie. La moindre des choses à exiger d'un candidat à l'Union, c'est qu'il admette l'existence de tous les Etats membres de celle-ci. Et reconnaître la vérité historique, aussi cruelle soit-elle, est une exigence de la conscience européenne.

Encore aurait-il fallu ajouter deux autres conditions : le respect, dans les faits, de l'égalité des femmes et des hommes, principe fondamental de l'Union européenne, et la disparition effective de tout traitement inhumain dans les locaux de police et les établissements psychiatriques en Turquie. La torture sous toutes ses formes est incompatible, non seulement avec l'adhésion, mais avec la candidature à l'Union européenne.

Car il ne faut pas se leurrer. Depuis trente ans, aucun Etat candidat à l'adhésion n'a été refusé par l'Union européenne. Parler de "négociations d'adhésion" est trompeur : il s'agit plutôt d'une longue mise en conformité de la législation du pays candidat avec les règles et exigences communautaires. Une fois la décision de principe prise, en l'occurrence le 3 octobre, le processus, laborieux, se déroule et, tôt ou tard, le candidat finit par satisfaire aux conditions fixées.

Pourquoi la Turquie manquerait-elle à cette obligation, elle qui a un tel intérêt économique, social, culturel à intégrer l'Union européenne, et espère que les fonds européens l'aideront substantiellement à transformer ses régions les moins favorisées et à moderniser ses infrastructures ? Le processus d'intégration prendra dix ou douze années. Au terme de ce délai, si court au regard de l'Histoire, sauf bouleversement politique en Turquie ­ - que nul ne doit souhaiter ­-, celle-ci deviendra membre de l'Union. Ainsi, le désir constant du président Chirac de faire entrer la Turquie dans l'Union européenne sera satisfait.

Pourquoi cet acharnement, cette obstination ?

Ce n'est pas pour des raisons militaires : la Turquie, au sein de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN), est notre alliée et celle des Etats-Unis. Elle n'envisage pas d'en sortir.

Ce n'est pas pour des raisons économiques : la Turquie est liée à l'Union européenne, depuis 1963, par un accord de libre échange ! Et le marché turc est ouvert aux entreprises européennes, notamment françaises, dont les investissements vont croissants.

Ce n'est pas pour combattre le chômage. Le salaire moyen des travailleurs turcs est inférieur à celui pratiqué dans l'Europe des Quinze, et leurs avantages sociaux très limités. Le risque d'accroître les délocalisations au sein du marché unique en sera plutôt accru.

Ce n'est pas pour favoriser l'agriculture française. La population agricole en Turquie représente environ le tiers de la population. La moyenne, dans l'Union européenne, est de 5 %. La politique agricole commune (PAC) devra donc nécessairement être transformée pour permettre aux agriculteurs turcs de subsister ou de se reconvertir dans d'autres activités.

Ce n'est pas non plus pour améliorer ou équilibrer le budget européen. Le coût de l'intégration de la Turquie sera au moins égal à celui des dix nouveaux adhérents à l'Union européenne.

Ce n'est pas, enfin, pour renforcer la sûreté de l'Union européenne et de ses peuples. Rien ne justifie que l'Union européenne s'installe en Asie mineure, sur un territoire plus vaste que celui de la France, et établisse des frontières communes avec l'Arménie, la Géorgie, l'Iran, l'Irak et la Syrie. Il n'y a pas de région du monde plus chargée de tensions et de menaces que celle-là. L'Union européenne a vocation à contribuer à sauvegarder la paix et à protéger les populations menacées, plutôt que de se trouver directement impliquée dans des conflits régionaux où la Turquie serait partie.

Alors, pour quels motifs irrésistibles l'Union européenne devrait-elle intégrer en son sein la Turquie, comme membre à part entière, plutôt que d'entretenir avec elle des liens étroits et privilégiés dans les domaines politique, économique, culturel et scientifique ?

Deux raisons sont avancées : la première est que l'adhésion de la Turquie la contraindra à respecter scrupuleusement les règles de la démocratie et les droits de l'homme. Mais ceux-ci doivent être respectés parce qu'ils ont une valeur morale universelle et qu'ils assurent aux peuples une condition meilleure, qu'il s'agisse de leur sûreté, de leur dignité, ou de leur liberté.

La Turquie est membre du Conseil de l'Europe depuis un demi-siècle. Le Conseil, appuyé sur la Cour européenne de Strasbourg, est le foyer des libertés et des droits de l'homme en Europe, plus que l'Union européenne, dont la vocation est d'abord politique et économique. Certes, l'Union européenne offre à ses membres des avantages considérables. Mais, faut-il, pour que la Turquie respecte les droits et les libertés, particulièrement des femmes, qu'elle bénéficie des fonds structurels de l'Union européenne ? Il suffit à la Turquie d'honorer scrupuleusement les engagements qu'elle a contractés en adhérant au Conseil de l'Europe. Et cette condition-là, essentielle à nos yeux, n'a pas à être la contrepartie de quelque avantage que ce soit, lié à l'entrée dans l'Union européenne.

Aussi, un autre motif est invoqué pour justifier ce choix : l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne nous protégerait contre le risque qu'elle ne bascule dans le camp des islamistes. Le propos est singulièrement injurieux pour le peuple turc. Musulmane et laïque, liée à l'Union européenne et aux Etats-Unis par des rapports étroits d'alliance et d'intérêts économiques, pourquoi la Turquie sombrerait-elle, dans les années à venir, dans l'islamisme radical ?

Les Turcs sont un grand peuple qui a marqué l'Histoire. Ses élites intellectuelles n'ont rien de commun avec l'obscurantisme des prédicateurs fanatiques. Et, s'il y avait le moindre risque que la Turquie puisse rallier la bannière de l'islam intolérant, alors le président Chirac aurait dû refuser toute perspective d'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Car, qu'adviendrait-il de celle-ci si un des Etats membres, le plus peuplé de tous et jouissant de tous les droits que lui accordent les traités européens, devenait un jour la proie des islamistes radicaux ? Quelle erreur, si une telle perspective avait quelque fondement, que d'admettre dans l'Union un Etat qui serait porteur de telles menaces !

En vérité, l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne apparaît à ses plus chauds partisans comme un geste symbolique de confiance à l'égard de tous les peuples musulmans. Il leur paraît avantageux, pour la France, qu'elle bénéficie de la sympathie que cet acte susciterait autour de la Méditerranée. Mais, si la Turquie, grande puissance musulmane d'Asie mineure est admise dans l'Union européenne, pourquoi les autres Etats musulmans, ceux-là arabes du pourtour de la méditerranée et du Proche- Orient, ne l'ambitionneraient-ils pas ? Le projet d'une Union euroméditerranéenne apparaît ainsi en filigrane dans le choix d'ouvrir l'Union européenne à la Turquie. Ce serait là une erreur stratégique.

Il ne s'agit pas de constituer l'Union européenne en un "club chrétien". L'Union est une organisation laïque et compte vingt millions de musulmans en son sein. La Bosnie et l'Albanie, Etats à majorité musulmane, sont vouées, le jour venu, à devenir membres de l'Union. Mais ce qui s'inscrit dans la perspective de l'entrée de la Turquie, c'est une Europe indéfinie, aux limites incertaines, vouée à n'être qu'un espace marchand toujours plus étendu.

Ce n'est pas l'Europe puissance, apte à jouer un grand rôle sur la scène du monde, rêvée par les pères fondateurs et les grands hommes d'Etat européens d'hier. Dans le choix du président Chirac se mêlent la mélancolie du renoncement et la fin d'une grande espérance.

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10 octobre 2005

La fin d'une certaine idée de l'Europe (I)

La décision d’ouvrir les négociations d’adhésion avec la Turquie, prise lundi dernier, 3 octobre, marque la fin d’une certaine Europe, et sans doute l’enterrement du rêve communautaire.

Ce n’est qu’un épisode de convulsions remontant à plusieurs années déjà, et sans doute à l’année 1995.